La compagnie d’aventuriers des Pieds Jaloux


... Ou une histoire qui n’a ni queue, ni tête, mais parce que.
[

Sélène

Tenant à la main un bougeoir, elle s’avança dans l’immense pièce, éclairée uniquement par quelques fentes de lumière sur les murs, et la lueur de sa bougie. La jeune fille portait une longue robe de couleur crème, aux longues manches et lacée sur le devant, avec des liserés dorés. Ses cheveux longs étaient soigneusement attachés en deux nattes, entrelacées de rubans.

Elle sourit. Sa gouvernante ne supportait ni la poussière, ni les araignées, voire parfois les rats, qu’on trouvait ici ; et Sélène était ravie de s’en débarrasser pour quelques heures. Les greniers du château n’avaient pas été rangés ou nettoyés depuis des générations, et on y trouvait de tout, vieilles armes, tableaux, ustensiles divers, ... Tout ce qui n’avait pas été considéré comme ayant suffisamment de valeur pour être stocké dans la salle du trésor.

Et il y avait des livres. Des tas de livres, oubliés et délaissés. Comment pouvaient-ils ignorer ainsi leur valeur ? Son père était assez occupé avec les affaires du fief dont il était le seigneur. Ses deux parents avaient fait en sorte qu’elle soit éduquée comme une future noble, délicate, douce, attentionnée, soumise. Ils n’avaient pas retenu sa passion pour la lecture, se disant qu’au fond, en lisant, elle n’abîmerait pas ses mains délicates au travail, et ne noircirait pas son teint pâle au soleil. Et puis, elle aurait de la conversation avec son futur époux.

Elle soupira. Elle savait que ses parents espéraient la marier, plus tard, à un riche seigneur voisin, pour gagner leur soutien et protection, et cette idée ne l’enchantait guère. Mais que pouvait-elle faire d’autre ? S’évader dans ces vieux livres, et rêver, seule, dans ce grenier poussiéreux. Elle avait quatorze ans, et cela faisait presque un an qu’elle venait régulièrement lire ici.

Elle était arrivée devant l’une des vieilles armoires à moitié rongées par les termites. Le dernier livre qu’elle avait lu parlait de plantes médicinales – qu’elle ne connaissait que de nom et de description, le livre étant dépourvu d’images–, celui d’avant était un journal de bord d’un grand tacticien militaire, celui d’encore avant racontait une histoire de chevalerie, et le précédent était un récit historique d’une grande bataille entre les elfes... Il y avait de tout, dans le désordre. Elle lisait tout, s’intéressait à tout.

Alors qu’elle faisait un inventaire des livres déjà lus, l’étagère de l’armoire qui les maintenait s’effondra brusquement. Elle sursauta et la flamme de la bougie vacilla. Si l’armoire s’était écrasée sur elle... Mais à part un tas de livres par terre, rien de grave ne s’était passé. C’est alors qu’elle aperçut, sur le fond de l’armoire, là où se trouvaient les livres quelques secondes plus tôt, un panneau de bois, comme si l’armoire avait été réparée. Elle posa la bougie par terre, et tendit la main. En fait, ce panneau avait été rajouté... pour cacher quelque chose ?

Le cœur battant, elle chercha à soulever le panneau de bois, et après quelques minutes d’effort, y parvint. Derrière, il y avait un autre livre. Plus grand, avec une reliure en cuir très épais, et aux feuilles encore plus jaunies que les autres. Tremblante, elle le saisit, et s’assit à côté de la bougie pour l’ouvrir. L’écriture, très ancienne, était difficile à déchiffrer, mais elle parvint à lire les quelques premières pages. La peur la saisit. C’était un livre de magie !

La magie était une chose très dangereuse, disait-on. Les sorciers, pour la pratiquer, concluaient des pactes en vendant leur âme à des divinités maléfiques, pour obtenir le pouvoir. Ils étaient chassés, torturés et brûlés vifs. Un frisson la traversa. Ranger ce livre maudit ? Le brûler ? Le ramener à ses parents ? ... Le lire ?

Y avait-il un risque à simplement le lire ? Avait-elle déjà perdu son âme en l’ouvrant ? Si c’était le cas, peut-être était-ce déjà trop tard...

Elle regarda autour d’elle, vérifiant une fois de plus qu’elle était seule, et avec un sentiment d’excitation coupable, se mit à lire.

Silwë

La flèche venait de rater une fois de plus sa cible. Elle soupira.
— Encore raté...
— Un peu moins que la dernière fois, pourtant. Tu n’es pas si loin !
Elle regarda son frère, qui s’entraînait à côté. Il aimait la railler à chaque fois qu’elle s’entraînait – avec un succès toujours mitigé – à l’arc.
— Ouais, bien sûr. Avec un peu de chance, je pourrai tuer l’ennemi qui se marre à cinq mètres, tu veux dire ?
— Par exemple, proposa-t-il en riant. Ou alors tu attends qu’il te fonce dessus, et tu l’atteins à bout portant.
Elle pivota vers lui, tendant son arc et armant une flèche imaginaire, avec un petit air de défi.
— Méfie-toi, je pourrais le confondre avec toi !
Elle lâcha la flèche imaginaire, qu’il fit mine d’esquiver de manière spectaculaire. Puis elle prit son arc à une extrémité, et lui fit faire un grand arc de cercle pour empêcher son frère d’avancer vers elle. Sur le retour, il utilisa le sien pour bloquer son mouvement et tenta de passer sous sa garde. Elle pivota autour du point de contact, et laissa glisser son arme contre la sienne, de façon à se retrouver au contact de son frère. De la main gauche, elle dégaina une dague imaginaire qu’elle plaça sur sa gorge.
— Ah, ah !
— Les enfants, qu’est-ce que vous faites là ?
La voix de leur mère venait de résonner. Instantanément, ils se séparèrent, et répondirent en regardant leurs pieds nus.
— On s’entraîne.
— Je vois ça. Silwë, tu peux venir avec nous s’il te plaît ?
Surprise, la jeune elfe leva les yeux. Sa mère était accompagné d’un homme qu’elle ne connaissait pas. Il portait la longue tunique vert foncé, le pantalon blanc et les bottes habituellement réservés aux soldats – c’était également le cas de sa mère – mais les broderies dorées indiquaient qu’il s’agissait vraisemblablement de quelqu’un d’important. Elle nota qu’à sa ceinture pendait une longue épée, comme celles qu’utilisent les humains, enfin c’était ce qu’on lui avait dit. Elle n’en avait jamais vue en vrai jusqu’alors. L’homme sembla noter son regard supris, et lui adressa un sourire bienveillant. Ses longs cheveux blancs et son air sage semblaient témoigner d’un âge avancé et d’une grande sagesse.

Lui et sa mère la menèrent, d’échelle de corde en passerelle, près du palais du roi, dans un bâtiment de taille moyenne, puis dans ce qui ressemblait à une salle d’entraînement.
— Ta mère m’a dit que tu voulais devenir soldat, comme elle ?
— Oui. Mais je ne suis pas douée à l’arc... répondit-elle timidement.
Il lui sourit, et jeta un œil à sa mère, à quelques pas de là.
— Il est de toutes façons difficile d’être aussi bonne archère qu’elle. Mais peut-être serais tu plus à l’aise avec autre chose ?
Il la regarda intensément pendant quelques secondes, comme s’il l’évaluait.
— Quel âge as-tu ?
— Douze ans.
Il lui tourna le dos, et alla chercher une épée en bois.
— Essaie ça.
Elle prit l’arme, la soupesa, et hésita.
— Essayer, comment ?
— Comme ça.
L’homme avait saisi une seconde épée en bois, et s’était précipité sur elle. Surprise, fit un pas de côté, et tenta de dévier l’épée d’un coup de la sienne. Même en bois, l’épée était un peu lourde... L’homme attaqua de nouveau, elle fléchit légèrement les genoux et plaça son épée pour tenter d’enchaisser un choc qui ne vint pas... L’homme s’était arrêté à quelques centimètres d’elle...
— Pas mal. Je pense que c’est bon.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Il s’assit, et fit signe à la jeune fille et à sa mère de faire de même.
— L’arc et la dague sont les armes par excellence des elfes, par tradition. Mais ce ne sont pas les seules. Nous avons aussi besoin, pour nous protéger, de gens sachant se battre avec d’autres armes, comme l’épée, très à la mode chez les humains, la lance, la hache, le fléau ou même la magie. Je suis le dirigeant de ces escouades spécifiques. Ta mère m’a parlé de tes difficultés à l’arc...
Sa mère continua, alors qu’elle rougissait.
— Malgré cela, tu sais te battre et as l’air d’y prendre de l’intérêt. C’est pourquoi j’en ai parlé autour de moi...
Elle souriait. Depuis le temps qu’elle était dans le groupe d’archers d’élite de la garde royale, elle connaissait beaucoup de monde. Le vieil homme reprit en souriant.
— À partir de maintenant, tu viendras t’entraîner régulièrement à l’épée, ici. Cela te convient-t-il ?
Elle leva les yeux vers lui et hocha la tête.

Uhr

Les trois adolescents couraient dans la plaine. Ils étaient pieds nus, vêtus de pagnes grossiers en cuir, et avaient chacun, glissée dans une ceinture, une épée plus ou moins rouillée, qui semblait avoir subi de nombreux coups. Leurs cheveux bouclés étaient sales et en bataille, et bien qu’ils ne soient pas aussi grands et forts que les barbares adultes de leur clan, leur musculature aurait pu impressioner plus d’un citadin.

Uhr, le plus jeune, était en tête. Lorsqu’ils arrivèrent au sommet de la petite colline, il leur fit signe de s’arrêter.
— Là, regardez !
Devant eux s’étalait un troupeau d’aurochs sauvages, qui broutait paisiblement.
— Pourquoi tu t’arrêtes ? demanda sa sœur en lui donnant un coup de poing dans les côtes.
— Bah, on peut peut-être...
— On peut juste attaquer. Tu réfléchis trop, Uhr, ajouta son frère. On y va !
Les deux jeunes gens tirèrent leurs épées, et commencèrent à dévaler la colline en direction des aurochs.

Uhr haussa les épaules. Il savait qu’il réfléchissait un peu trop et ne tapait pas assez. Pourtant l’autre jour son hésitation à attaquer un fauve à dents longues des plaines –pire, une mère protégeant ses petits– leur avaient probablement sauvé la vie. Mais il n’avait pas besoin de se poser autant de questions. Manger, boire, s’entraîner au combat, chasser, combattre, son quotidien était pourtant simple, et laissait peu de place à la réflexion. Alors pourquoi ? Quel destin facétieux, quel dieu blagueur avait décidé de lui donner ce que sa famille considérait comme le pire des défaut ? Il réalisa qu’il était encore en train de se poser une question inutile, dégaina son épée, et courut à la suite de son frère et de sa sœur.

Irdann

Cela faisait quelques heures qu’ils marchaient ensemble en silence. Le prêtre qui l’accompagnait semblait de bonne humeur, mais il n’osait pas le questionner. Il n’avait que onze ans, après tout, et s’il était fils de duc, il savait qu’il ne fallait pas fâcher un prêtre de la déesse. On disait que leurs pouvoirs étaient grands, et qu’ils pouvaient –entre autres– foudroyer quelqu’un sur place en une parole.

L’homme en question, qui devait avoir une quarantaine d’années, portait une robe gris clair, munie d’une capuche qu’il avait laissée dans son dos. Un pendentif d’or ornait sa poitrine, et une épée pendait à sa ceinture de cuir. Il marchait en s’aidant d’un long bâton de bois et portait sur le dos un large sac en cuir, visiblement rempli.

— Hm... prêtre Khil ?
Le prêtre considéra un instant le jeune garçon, vêtu d’une tunique rouge, d’un pantalon brun, et d’une paire de bottes en cuir épais. Une longue épée, presque aussi grande que lui, était attachée dans son dos. Il lui sourit.
— Tu peux m’appeler simplement Khil. Vas-y, je t’écoute Irdann.
— Qu’est-ce que je vais devoir faire, pour devenir paladin ?
— Hé bien, tu auras une éducation mêlant celle d’un prêtre et celle d’un soldat. Tu deviendras donc un chevalier, non pas au service d’un seigneur ou d’une dame, mais au service de la déesse.
— Ça veut dire que je vais apprendre les enchantements secrets de Melna ?
— Cela dépendra surtout de si la déesse t’en juge digne, n’oublie pas...
Il resta silencieux quelques instants. Tout ne serait pas simple...
— C’est vous qui allez m’apprendre à me battre à l’épée ?
— Probablement. As-tu déjà appris un peu ?
— Oui, avec mes deux frères. Comme le veut la tradition, mon frère aîné est l’héritier du duc mon père, et le second est un futur grand général. Et moi...
— Tu dois venir au service du temple, je connais. Mais donc tu sais déjà un peu utiliser une arme... Tiens attrape ça.
Il lui lança son bâton de marche, qu’il saisit au vol. Le prêtre dégaina ensuite son épée.
— Vas-y, attaque-moi.
Irdann hésita un instant. Mais après tout, c’était lui qui lui avait demandé, n’est-ce pas ?

Il fléchit légèrement les genoux, et affermissant sa prise à deux mains sur le bâton, porta un premier coup, que Khil para habilement. Puis il saisit son arme de fortune d’un bras, et porta plusieurs coups latéraux que son adversaire dévia du plat de sa lame. Il parut surpris.
— Mais... tu es gaucher ?
Irdann rougit et changea rapidement son arme de main, enchaînant plusieurs attaques aussi rapidement qu’il put. Après avoir paré avec une facilité déconcertante, le prêtre fit un pas en arrière et lui fit signe de s’arrêter.
— Tu t’en sors plutôt bien.
Il baissa les yeux, lui rendant son bâton.
— Merci.
— Tu sais donc tenir une épée des deux mains...
Il rougit à nouveau, gêné.
— ... C’est très intéressant !
— Ah ? Mes frères me disent que se battre de la main gauche, ce n’était pas digne d’un chevalier, alors...
Il éclata de rire.
— Ne les écoute pas. La déesse se moque de savoir de quel bras tu te bats, tant que c’est pour la bonne cause. Et qui sait, changer d’arme rapidement pourrait être un atout en combat, non ?
Il leva les yeux, et osa sourire timidement.
— Vous avez eu à combattre contre des vrais adversaires ?
Il lui fit un clin d’œil.
— Oui. Depuis que je suis prêtre, j’ai beaucoup voyagé, et j’ai vécu de nombreuses aventures...

Irdann regarda à nouveau le prêtre. La robe qu’il portait dissimulait assez efficacement une certaine carrure, et son rythme de marche montrait son endurance. Le bâton de marche était-il là pour faire semblant d’être inoffensif ? Il devait être redoutable sur un champ de bataille, ou ailleurs... L’avoir comme maître d’armes serait un honneur.
— Mais tu sais, je ne suis pas le meilleur épéiste qui soit, reprit Khil, comme s’il devinait ses pensées. D’ailleurs, il me semble que la tradition veut que les futurs paladins fassent une partie de leur apprentissage en dehors du temple.
— Ah ? Comment ?
— Je ne sais pas. Tu es le premier depuis longtemps, mon garçon ! Nous verrons bien.
Il lui sourit, et ils se remirent en route. Le chemin était long jusqu’à la capitale.

Farl

Farl prit une grande inspiration et commença son ascension. Le bâtiment était ancien, et très haut, et les interstices entre les pierres formaient d’excellentes prises pour ses mains et ses pieds. Patiemment, silencieusement, il gravit les étages. Vêtu de sombre de la tête aux pieds, il était quasiment invisible dans la nuit. Ce n’était pas la première fois qu’il s’adonnait à ce genre de sport, Ni la dernière d’ailleurs. À condition de ne pas tomber. Écartant cette pensée, il se remémora ces dernières années, si bien remplies...

Il était né dans une famille très pauvre de la capitale, et avait été laissé plus ou moins à l’abandon, sa pauvre mère n’ayant pas les moyens de le nourrir. Il vivotait, de petits vols et de mendicité. Il était très doué, et avec sa petite taille et sa rapidité, il arrivait toujours à échapper aux ennuis. Mais un jour, il avait fini par se faire prendre. À sa grande surprise, l’homme qui l’avait saisi la main dans le sac ne l’avait pas dénoncé. À la place, cet étrange homme, mince et aux cheveux blancs s’était présenté comme un assassin professionnel, et lui avait proposé de devenir son apprenti. Il avait alors sept ans.

Depuis – il esquissa un sourire à l’évocation de ce souvenir –, sa vie avait radicalement changé. Déjà parce qu’il était logé, nourri et habillé par son maître, mais surtout parce qu’il passait ses journées – et surtout ses nuits – à apprendre les ficelles du métier. Déplacement furtif, combat avec une ou deux dagues, utilisation des divers dards et stylets de contact ou de lancer, poisons et antidotes, et ce soir, escalade. La ville était devenue un grand terrain d’entraînement et de jeu.

Arrivé au troisième étage du bâtiment, il regarda discrètement si quelqu’un se trouvait à la fenêtre, et constatant que non, il s’assit sur le rebord pour souffler quelques instants. Il aperçut, en bas, quelques passants – fêtards, malfaiteurs, gardes ? – marcher dans la rue sans le voir. Il n’était qu’une ombre parmi les ombres de la nuit.

Il prit une grande inspiration et se releva. Ses doigts trouvèrent naturellement une nouvelle prise sur le mur, et il reprit son ascension. L’escalade de ce bâtiment n’était pas particulièrement difficile, avec toutes ces pierres moyennement ajustées, mais restait longue et répétitive. Il commençait à sentir la fatigue dans ses avant-bras. Il parvint au cinquième étage, à partir duquel les briques étaient plus serrées. Il ne lui en restait qu’un à grimper, et sur le toit, la gouttière ferait un point d’attache parfait. Il sortit de son petit sac à dos en cuir une corde et un grappin, qu’il lança avec habileté jusqu’au rebord du toit. Après avoir vérifié la solidité de son attache, il grimpa lestement jusqu’au sommet du bâtiment.

Assis sur le faîte du toit, son maître l’attendait en souriant. Était-il monté par l’escalier ? Avait-il escaladé ? Plus rien ne le suprenait venant de lui de toutes façons. Il regarda une montre à gousset.
— Bravo, tu as mis moins de temps que prévu.
Un peu essoufflé, Farl sourit en rangeant son grappin et sa corde.
— Je t’ai entendu faire un peu de bruit, en revanche, mais ça reste tout à fait honorable.
Il soupira. « Tout à fait honorable », c’était un sacré compliment venant de lui. Même si... ce n’était pas parfait. Jamais parfait avec lui. Son maître se leva et s’étira calmement.
— Il ne te manque pas grand chose pour valider ta formation. Une première mission.
Farl le regarda, les yeux brillants.

Zach

— Bon, allez, on fait une pause ?
À ces mots bénis, Zach se releva avec un soupir de soulagement, ruisselant de sueur. Il avait arrêté de compter les bûches qu’il lui restait à fendre et celles qu’il avait déjà débitées. Il se tourna vers ses deux frères, qui, comme lui, posèrent leur hache, et se dirigèrent vers l’ombre fraîche et accueillante d’un arbre. L’aîné des garçons sortit alors un petit pichet de vin, qu’il partagea.
— On a bien avancé, encore quelques heures et on aura terminé je pense.
— À part Zach, qui n’avance pas.
— Héé, je te permets pas !
— Je rigole, te fâche pas. T’as pas nos bras, c’est tout.
— En fait, t’es juste jaloux de Zach.
— Quoi ?
Son frère aîné sourit.
— Parce que c’est avec lui que la fille du cordonnier a bien voulu danser l’autre soir.
— C’est avec son petit air d’elfe, ça plaît aux filles. Mais ça n’aide pas à couper du bois.

Zach sourit et haussa les épaules, puis reprit une gorgée rafraîchissante, se remémorant la soirée de la veille.

C’est vrai qu’il était un peu plus petit et nettement plus frêle que ses deux frères, et leur ressemblait très peu. Tous deux étaient grands, roux, aux épaules très larges, travaillées par toutes ces années à couper des arbres, comme leur père. Et pour cause ! Zach, savait qu’il avait été trouvé bébé sur le pas de la porte de cette famille de bûcherons. Ils l’avaient adopté et élevé comme leur propre fils, mais ils ignoraient tout de ses véritables origines. Il se demandait parfois ce qu’aurait été sa vie s’il n’avait pas été déposé là, mais ne regrettait pas le moins du monde celle qu’il vivait.

Alors qu’ils s’apprêtaient à se remettre au travail, ils aperçurent un carosse, richement décoré, escorté par trois soldats à cheval. Les soldats portaient l’enseigne de leur seigneur, sire Assem, et se dirigaient vers la forêt. Apercevant les trois adolescents, tous trois vêtus d’une simple tunique, d’un pantalon et de vieilles bottes, ils se dirigèrent vers eux. Ils étaient impressionnants, avec leurs cottes de mailles, leur casque et leurs épées et boucliers au côté.
— Bonsoir jeunes gens. Nous cherchons un endroit où passer la nuit, pour nous et la damoiselle que nous escortons.
Ils firent un geste de la tête vers le carosse, dont les épais rideaux de velours masquaient l’intérieur.
— Vous pouvez vous rendre à la taverne du village, où vous trouverez de quoi souper et dormir.
— Merci. L’un d’entre vous peut-il nous y conduire ?

Zach se porta volontaire, et guida le convoi jusque dans le bourg. En chemin, l’un des soldats l’interrogea :
— Dis moi, mon garçon, nous cherchons quelqu’un pour nous guider à travers la forêt, demain. Sais-tu si quelqu’un peut le faire ?

Il réfléchit quelques instants.
— Il n’y a personne qui fasse ce métier en ville. En revanche, beaucoup de jeunes du village, dont mes frères et moi, connaissons très bien cette forêt.
— Vous êtes les enfants du bûcheron, c’est ça ?
— Oui.
— Quel âge as-tu ?
— Seize ans.
— Tu me sembles assez grand pour cette tâche. Qu’en dis-tu ?

Zach se sentit flatté de cette confiance, et hésita presque à accepter. Était-il à la hauteur ? Puis à la réflexion, il ne voyait pas d’autre guide possible. Il était, de ses frères, celui qui connaissait réellement le mieux la forêt, puisqu’il y passait une bonne partie de son temps libre.
— D’accord.

Aldariel

— Oui, Aldariel, tu voulais me voir ?
La jeune elfe fit quelques pas dans la salle du trône. Frêle, vêtue d’une robe mi-longue blanche, pieds nus, un diadème argenté retenant ses longs cheveux noirs emmêlés. Cet endroit était si impressionnant. Et son père avait l’air si imposant quand il était assis sur son trône ! Et elle se sentait toujours si petite face à lui dans ces conditions... Sentant sa gène, et constatant qu’il était seul avec elle, il éclata de rire et vint prendre la petite fille de dix ans dans ses bras.
— Papa, je voudrais apprendre à me battre.
Il fronça les sourcils.
— Pourquoi ? Il y a bien plus intéressant à faire, pourtant ! Quelque chose te manque-t-il ?
Elle soupira.
— Je m’ennuie. J’ai déjà appris à m’occuper des poneys du clan, à soigner les animaux et les autres elfes, je connais les secrets du tissage et du pain elfique, et j’ai aussi appris à jouer de la harpe.
— Tu y parviens à merveille d’ailleurs, surtout le soin. Tu surpasserais presque ton maître !
— Oui, et... c’est pour ça que j’ai envie de faire autre chose.
Il réfléchit. Ses grands frères et sœurs avaient fini par s’intéresser à la politique du clan, ce qui en compliquait nettement la gestion, tout en créant certaines tensions entre eux. Finalement, il valait peut-être mieux qu’elle s’entraîne au combat. De toutes façons, elle ne verrait probablement aucun champ de bataille de sa vie – ou alors que de loin –, du moins il l’espérait, que risquait-il ?
— Papa, n’es-tu pas toi même un excellent archer ?
Il soupira.
— C’est vrai. Du moins, c’était vrai jusqu’à il n’y a pas si longtemps... J’allais même disputer des tournois chez les humains.
Chez les humains... On disait tant de choses des humains ! Elle ne savait même pas que son père y était déjà allé. Apercevant son air rêveur, son père interrompit ses pensées. Il valait mieux la concentrer sur le tir à l’arc plutôt que sur les humains, c’était nettement moins dangereux. — Soit. Je t’enverrai dès demain un professeur de tir à l’arc : une des meilleures archères de mon escouade d’élite.
Le visage d’Aldariel s’illumina.

Samantha

La grande salle du temple était immense, et tous les habitants du temple –prêtres et prêtresses, novices, et même les serviteurs– y étaient présents. Il y avait même un grand nombre de fidèles venus de la ville. Elle ne l’avait jamais vu aussi pleine. Ils étaient tous là pour elle... C’était excitant, et presque un peu effrayant.

Le prêtre devant elle se mit à réciter les paroles rituelles d’intronisation. Dix-sept ans, et elle était intronisée Grande Prêtresse... Déjà ! Mais cette ascension n’avait pas été sans embûches. Lorsqu’elle avait huit ans, ses parents –de modestes marchands– avaient été tués lors d’un raid barbare. Trop petite pour être remarquée, elle avait été épargnée. Les quelques survivants de son village, déjà trop démunis pour s’occuper d’une bouche de plus à nourrir, l’avaient confiée à un prêtre itinérant de Melna, qui avait emmené la pauvre orpheline au temple de la ville la plus proche.

Une fois la douleur et les difficultés d’adaptation passées, Samantha avait révélé une forte connexion avec la déesse, et avait souhaité devenir prêtresse, puis grande prêtresse. Elle avait, petit à petit, appris les enchantements sacrés les plus difficiles, maîtrisé les secrets divins les plus cachés, et surtout écarté avec subtilité toutes les concurrentes.

Et elle avait réussi. Elle se tenait droite, dans la lumière qui tombait de la large ouverture du toit, au centre de la salle. Elle portait, pour la première fois, la tenue des grandes prêtresses. Sa robe était longue, d’un rouge vif, sans manches, aux larges bordures dorées, et mettait très bien –peut-être un peu trop ?– en valeur sa féminité. Elle portait un large collier d’or couvrant jusque ses épaules, ainsi que plusieurs bracelets, aux poignets, bras et chevilles. Elle était fière de tout ce chemin accompli.

Le prêtre avait terminé son incantation, et s’écarta en se tournant vers elle. Les quelques murmures qu’elle avait entendus de la foule se turent. C’était son tour. Elle prit une grande inspiration, et fixa le sol, sous ses pieds nus. Sous l’ouverture du toit, là où elle se trouvait, le marbre du temple s’arrêtait pour laisser place à un large cercle de terre meuble. Elle rejeta ses longs cheveux en arrière, ferma les yeux et entonna une douce mélopée.

Sous les yeux émerveillés du public, une pousse sortit de la terre, puis se mit à grandir, lentement. Samantha leva lentement les bras, et fit quelques mouvements, les yeux toujours clos, comme si elle guidait les jeunes branches vers la lumière. Lorsque l’arbre l’eut dépassée de plusieurs têtes, elle s’arrêta et ouvrit enfin les yeux pour le regarder.

Un tonnerre d’applaudissement retentit. Cet enchantement, un des plus difficiles à maîtriser, devait être réalisé sous les yeux des témoins pour être intronisée officiellement en tant que grande prêtresse... Et elle avait réussi, avec brio. Elle poussa un soupir de soulagement. Le prêtre s’avança, tenant entre les mains un cercle d’or qu’il déposa sur sa tête. Les applaudissements redoublèrent.

Elle était désormais Samantha, grande prêtresse de Melna.

[

Uhr

Prisonnier ! Il était légèrement blessé, mais surtout enchaîné, et humilié. Sa tribu venait de subir une attaque surprise d’un clan ennemi, et ils n’avaient rien pu faire. Ceux qui n’étaient pas morts au combat avait été fait prisonniers, pour être revendus comme esclaves. Lui et ses comparses enrageaient. C’était peut-être encore pire que de mourir libre, l’épée à la main...

Après une journée de marche intensive, sa colère brute s’était estompée, contrairement à ses compagnons d’infortune, et il s’était mis à réfléchir. Il allait se venger et venger sa famille, c’était sûr. Mais pour cela, il lui fallait d’abord se libérer. Alors qu’ils étaient tous enfermés dans un enclos de fortune, comme des animaux, Uhr observa ses chaînes. De simples anneaux de métal peu travaillés, mais très épais. Avant de s’endormir, épuisé, il les examina longuement. L’un des anneaux, le huitième qui partait de ses poignets attachés et le reliait aux autres, semblait un peu moins solide. Plus précisément, il n’était pas parfaitement fermé, et permettait de laisser passer un ongle. Mais l’anneau restait extrêmement dur. Comment pouvait-il espérer se libérer avec si peu ?

Les jours qui suivirent furent tout aussi difficiles. Uhr subissait les coups sans broncher et ne cherchait pas à se rebeller contre ses ennemis, ce qui lui permettait d’éviter de recevoir trop de coups de fouets. Peut-être pensaient-ils briser sa volonté rapidement –il était plus jeune et moins costaud que beaucoup de ses compagnons–, et dans ce cas tant pis pour eux.

Le cinquième jour, l’expédition sembla rejoignit camp nettement plus important. Il avait du mal à compter, mais il semblait y avoir plus d’ennemis qu’il n’avait de doigts et de doigts de pieds. Peut-être autant qu’il y avait de doigts et de doigts de pieds sur tous les membres de son clan. Il entr’aperçut même celui que ses ennemis appelaient le « roi », le chef de ce grand clan barbare.

Leur petit groupe rejoignit d’autres prisonniers, enchaînés eux aussi, dans un grand enclos. Ils étaient encore mieux gardés que pendant le trajet, et il se découragea un peu. Comment avait-il une chance de s’enfuir à présent ? Soudain il sentit une vive douleur dans son pied gauche, et se retint de hurler. D’abord parce qu’un barbare, ça ne crie pas de douleur, et ensuite parce que ce n’était pas la peine d’attirer des coups de fouet ou de bâton en plus.

Une fois seul, il observa l’objet qui était rentré dans son pied nu. Il s’agissait d’un clou, enfin, d’un morceau de métal pointu vaguement muni d’une tête, dont le clan ennemi s’était servi pour assembler les rondins de bois en barricade autour des prisonniers. Le métal était très dur... Il avait peut-être une chance de s’en tirer, en fait.

Farl

Cela faisait deux jours qu’il marchait seul. Il était vêtu de gris sombre et de noir, comme de coutume, avec une légère armure de cuir noir sous sa tunique pour le protéger en cas de combat, et avait vérifié plusieurs fois son équipement. Dagues, stylets, dards empoisonnés à diverses substances, tout était bon. Les lames étaient toutes peintes en noir, ne laissant que la pointe et le tranchant brillants, afin d’éviter tout reflet inutile. Il avait laissé un peu en retrait, dans une cachette, son sac à dos, contenant de quoi survivre, ainsi qu’un assortiment de poisons et antidotes. Il vérifia encore une fois le fonctionnement de chaque accessoire, ainsi que des fourreaux de poignet, qui lui permettaient de dégainer aussi vite que sa pensée. Il était prêt.

Devant lui, s’étendait le campement du roi Bloupy. Combien étaient-ils ? Plusieurs centaines probablement. Certes, comme lui avait expliqué son maître, ce n’était pas si inquiétant aux yeux du pays, mais si le problème pouvait être réglé plus simplement qu’en envoyant une armée...

Il passa les quelques heures avant la nuit complète à observer les allées et venues des barbares. Il observa notamment dans un coin, un enclos ou semblaient se débattre des prisonniers, visiblement d’une tribu rivale. Il nota cette information, cela pourrait faire une diversion efficace au besoin.

Il parvint à deviner que les quatre tentes au centre du campement, visiblement bien gardées, devaient abriter des chefs ou sous-chefs de clan. Mais il n’était pas tout à fait sûr de l’endroit où se trouvait leur roi. Il lui faudrait encore observer la situation, ou les tuer tous, ce qui compliquerait nettement la tâche.

Alors que le jour diminuait encore, il distingua, parmi les prisonniers, un jeune homme plus calme, plus posé. Au lieu de se débattre ou de s’effondrer d’épuisement, il semblait très affairé à observer ses chaînes. Que faisait-il donc ? Il s’approcha doucement, tout en restant à couvert. Il vit alors que le jeune barbare s’efforçait d’ouvrir l’un des maillons de sa chaîne, en s’aidant d’un vieux clou comme levier. Il progressait très lentement, mais il persévérait, et se hâtait de cacher son ouvrage dès qu’un garde s’approchait de lui.

Uhr

Libre, il était libre. Enfin, presque. Il lui fallait encore s’échapper de l’enclos, esquiver les gardes ou s’en débarrasser, et gagner le petit bois à côté. Là, il avait de bonnes chances de pouvoir conserver sa liberté, et peut-être, revenir se venger... Mais pas tout de suite. Quand il en aurait les moyens. De plus, s’il n’était plus attaché au sol, ses mains étaient toujours liées, et ses mouvements étaient donc limités.

Cachant le maillon ouvert, il attendit que le garde soit relevé et que le calme soit revenu. Puis, tenant le reste de la chaîne dans ses mains pour éviter de faire du bruit, et profitant d’un instant où la lune se cachait derrière un nuage complice, il escalada doucement la palissade. Le garde regardait dans une autre direction. Encore une dizaine de mètres et tout serait bon... Il marchait avec toutes les précautions possibles. Pourtant, ce ne fut pas suffisant. Était-ce son pas ? Ses chaînes ? Son souffle ? Un hasard ? Toujours est-il que le garde se retourna à ce moment là, et après un quart de seconde de surprise, ouvrit la bouche pour crier l’alerte.

C’est alors qu’une fine silhouette, aussi noire que la nuit, bondit sur le garde, lui trancha la gorge tout en l’empêchant de crier, et l’accompagna au sol, le posant doucement en position assise contre la balustrade. Tout s’était passé en très peu de temps, et pas le moindre bruit n’avait filtré. Uhr était impressionné, et effrayé aussi. Ami ou ennemi ?

La silhouette lui fit signe de ne pas faire de bruit, et lui désigna le petit bois. Décidant que, de toutes façons, il verrait ça plus tard, il se hâta vers le petit bois, où l’étranger le rejoignit rapidement, sans faire le moindre bruit.
— Qui es-tu ? Lui demanda-t-il.
— Je suis Uhr un guerrier du clan Bhasthon. Nous avons tous été tués ou fait prisonniers. J’ai réussi à me libérer. Et toi, qui es-tu ?
Il montra à la silhouette, toujours aussi sombre, ses chaînes.
— Mon nom est Farl. Je suis envoyé pour assassiner le roi Bloupy. Je suppose que tu aimerais te venger, non ? Peut-être pouvons-nous nous entraider ?
Uhr se demanda un instant comment un homme aussi petit et frêle pouvait se charger de cette tâche. Puis la vision de l’assassinat du garde lui revint en mémoire, et il hocha la tête. De toutes façons, ce gars était dangereux, mieux valait être de son côté. Et puis n’importe quel côté valait mieux que celui de son ennemi.
— J’ai pu observer. Dans les quatre tentes qui sont là-bas, le roi dort dans celle qui est la plus opposée à nous. Il y a deux gardes devant, mais c’est tout. Il porte une couronne. Un bandeau de cuir autour du front, avec des pierres précieuses rouges dessus.
Il reprit son souffle. Il n’avait pas l’habitude d’expliquer aussi longuement, d’habitude ses camarades s’arrêtaient aux quatre premiers mots. Mais l’étranger l’écoutait attentivement, tout en sortant un sac en cuir d’un arbre creux, et en fouillant dedans.
— Dans la tente qui est du côté de la lune, il y a d’autres chefs barbares, en dessous de lui. Celle qui est la plus proche de nous contient son trésor de guerre, enfin je crois. La dernière, je crois qu’il y a des prisonniers importants.
Le jeune homme le regarda, en sortant un outil de son sac.
— Comment as-tu vu tout ça ?
— Cela fait plusieurs jours que je les observe. Je voulais me venger, mais seul, comment faire...

Le jeune homme le regarda longuement, sans dire un mot.
— Donne moi tes poignets.
Il obéit, et l’étranger utilisa son outil pour ouvrir silencieusement et rapidement les chaînes qui le retenaient.
— Maintenant, il va y avoir moyen de mettre cette vengeance en pratique.

Il lui sourit, et Uhr lui rendit son sourire. Ami.

Farl

Décidément, ce jeune barbare était hors du commun. Il n’avait pas l’air si différent des autres, et pourtant il avait réfléchi et observé, espérant la vengeance qu’il savait illusoire. Et sa patience pour ouvrir ses chaînes... Sans compter qu’avec les informations qu’il avait, il allait enfin pouvoir mettre en place l’assassinat. Et peut-être même plus. Il réfléchit quelques instants, alors que le barbare jouait avec ses chaines défaites, savourant sa liberté.
— Bon, voilà ce que nous allons faire.
Il dessina sur le sol, de la pointe de sa dague, un vague plan du campement. Le barbare fronça les sourcils, jeta un oeil vers le camp, puis vers le plan, et sembla comprendre.
— Je vais m’occuper de neutraliser les deux gardes du roi. Tu vas pouvoir entrer dans la tente du roi, je te laisse le plaisir de l’assassiner, je crois que tu en es parfaitement capable. Au besoin je viendrai t’aider. Pendant ce temps, je vais aller libérer les prisonniers importants dans la tente d’à côté.
— Mais on va être découverts, ils vont donner l’alerte, non ?
— Oui, évidemment. Mais la panique qui va se créer va nous aider à nous enfuir.
— Si on a le temps, tu crois qu’on peut libérer les autres ?
— Éventuellement, on verra. Ça te va ?

Le barbare réfléchit encore un instant.
— Je n’ai pas d’épée. Les chaînes, c’est bien pour donner des coups de poing, mais pour tuer rapidement, ça ne marche pas.
— Tu as raison. L’homme que je viens de tuer, il avait une épée, je crois. Cela te conviendrait ?
— Oui. D’ailleurs, il faudra se dépêcher avant qu’ils ne voient qu’il est mort. Les gardes changent de temps en temps.
Il hocha la tête, et ils se levèrent. Le barbare lui tendit sa main. Il la serra, et ils se sourirent.

Uhr

Il suivit en silence son nouveau compagnon. Malgré sa silhouette si frêle, il n’eut aucun mal à maîtriser les quelques gardes qui le séparaient de son objectif, la tente du roi. Et tout cela sans bruit... Il lui fit un signe de tête et entra.

Une faible lueur venant d’une lampe blafarde éclairait l’intérieur de la tente. Divers objets, plus ou moins précieux semblaient traîner dans un coin. Sur un lit fait de paille recouverte de tissus précieux –un luxe pour des standarts barbares–, dormaient deux silhouettes. Celui qu’il reconnut immédiatement comme le roi, avec sa silhouette et sa couronne, et une jeune fille aux cheveux blonds emmêlés, entièrement nue. Il hésita quelques instants. Devait-il la tuer aussi ? Elle portait des traces de coups sur les bras et le dos. Vraisemblablement, on ne lui avait pas laissé le choix de partager la couche du roi. Une prisonnière, comme lui...

Sans attendre, il trancha la gorge du roi endormi, tout en plaquant brutalement sa main sur la bouche de la jeune fille. Celle-ci se réveilla en sursaut, et se mit à paniquer. Il s’approcha pour lui murmurer à l’oreille.
— Toi, pas un mot, pas un bruit. Sinon...
Elle vit la lame ensanglantée s’approcher de sa gorge, puis aperçut du coin de l’œil le roi assassiné. Peur ou plaisir de vengeance ? Les deux ? Toujours est-il qu’elle se calma rapidement. Il la lâcha, tout en la surveillant. Elle le fixant avec méfiance et crainte, se demandant à qui elle avait affaire... Mais après tout, c’était une barbare, tout comme lui, et elle avait dû en voir d’autres. Elle se leva sans un bruit, et pointa du doigt un tas d’objets divers. On y trouvait notamment les affaires du roi.

Il hocha la tête, et se saisit d’une belle épée, ornée de quelques pierres. Si d’habitude il trouvait ces fioritures inutiles, il devait admettre que l’arme était d’excellente facture et les coups sur la lame montraient qu’elle avait servi maintes fois. Il la glissa dans sa ceinture. Il y avait aussi des bijoux, avec des motifs divers et des formes variées. Des trophées de guerre, probablement. Chez les barbares, quand un bijou n’était pas une preuve d’un ennemi vaincu, c’était au pire une monnaie d’échange, leur aspect décoratif étant très secondaire.

— Aleeeerte !
Il sursauta, et la jeune fille aussi, cherchant à lui dire des yeux que non, elle n’y était pour rien. Il ne réfléchit pas plus longtemps, saisit la couronne du roi et se rua au dehors, son épée à la main.

Farl

Quatre chefs barbares étaient enfermés dans la tente. Malgré leurs chaînes, ils étaient impressionnants. Ils étaient grands, particulièrement musclés et portaient de longues cicatrices. Ces trois hommes et cette femme avaient dans le regard une telle fierté et une telle colère d’être ainsi réduits à l’état d’esclaves qu’il s’était demandé un instant s’il n’était pas encore plus dangereux de les délivrer.

Mais il s’était mis rapidement à l’œuvre, et les barbares, bien que très surpris de voir un moustique en capacité de leur venir en aide, ne s’étaient pas plaints. Il était en train de faire sauter la dernière serrure lorsqu’il entendit un cri à l’extérieur.

— Aleeeerte !
Les quatre chefs bondirent sur leurs pieds, et ramassant des armes, sortirent rapidement en lui adressant un signe de reconnaissance.

Dehors, il n’eut aucun mal à se fondre à nouveau dans la nuit, surtout avec l’agitation qui démarrait. Les quatre combattants se retrouvèrent nez à nez avec d’autres guerriers, et se défendirent farouchement. Dans la cohue, il aperçut la silhouette d’Uhr, l’épée ensanglantée. Il eut un soupir de soulagement. Ça, c’était fait. Il se glissa dans sa direction, et lui fit signe de le suivre. Il fallait faire vite avant que tout le campement ne soit en ébullition.

Ils croisèrent soudain cinq barbares, l’épée à la main, visiblement alertés par les cris. Il n’eut aucun mal à disparaître dans l’ombre d’une tente, mais pas Uhr, à qui ils adressèrent un regard inquisiteur. Il hésita quelques instants à le laisser et à filer vers les prisonniers, mais c’était le laisser courir à sa perte, et eut des remors. Même s’il était armé, il était tout de même plus petit que ses adversaires, et seul face à cinq... Il s’accroupit et s’apprêta à bondir à sa défense.

À sa grande surprise, au lieu de brandir son épée, le jeune barbare se contenta de désigner du bras le centre du campement, d’où ils venaient.
— Là-bas ! Il y a des intrus !
Les gardes se ruèrent dans la direction indiquée, sans réfléchir plus longuement à la présence d’Uhr, ni à son butin.

Ils se mirent à courir, et rapidement, arrivèrent près de l’enclos des prisonniers. Il y avait deux gardes en alerte devant la barrière qui servait de porte.
— Farl, va les libérer pendant que j’occupe ceux-là.
Il hocha la tête, et contournant l’entrée, il escalada lestement la palissade et sauta au milieu des barbares enchaînés.
Ceux-ci avaient été réveillés par l’agitation du camp, et prirent un air méfiant en le voyant.
— Les gars, couvrez-le, il va vous délivrer.
C’était la voix d’Uhr, de derrière la barrière. Les barbares se calmèrent immédiatement, et il se mit à l’ouvrage. Les sortes de cadenas grossiers retenaient plusieurs personnes à la fois, et étaient peu difficiles à crocheter, ainsi la tâche allait très vite. Les premiers hommes et femmes libérés saisirent leur chaînes, les enroulèrent dans leurs poings et se ruèrent vers l’entrée de l’enclos en hurlant de rage. Il ne voyait pas ce qui s’y passait, mais à l’agitation qu’il devinait, il semblait que les deux gardes avaient été rejoints par des renforts.

Dans la cohue, cependant, un des assaillants parvint à pénétrer au cœur de l’enclos et l’aperçut, en train de faire sauter la dernière serrure. Surpris de le voir, mais comprenant rapidement qui était à l’origine de l’échappée des esclaves, il se rua sur lui. Farl esquiva habilement les coups violents et extrêmement rapides, bien qu’heureusement imprécis que le barbare engagea contre lui, mais dut reculer contre la palissade. Il savait manier ses dagues courtes à la perfection, mais contre un adversaire alerte et avec une telle allonge, le combat était plus complexe. Il devait escalader cette barrière et trouver un abri rapidement pour pouvoir sortir une arme de jet...

C’est alors qu’une main se referma sur son bras, et le souleva. En un clin d’œil il se retrouva juché au sommet de l’échafaudage, avec Uhr qui lui souriait.
— Merci.
— On file et on discute après ?
Il lui rendit son sourire.
— Ça marche.

Uhr

Ils se mirent à courir en direction de la forêt. L’agitation causée par les prisonniers qui se rebellaient et la mort du roi avait détourné suffisamment l’attention, et ils atteignirent sans encombre l’abri des arbres. Farl le regardait avec une certaine admiration. Il lui avoua qu’il n’aurait pas osé lui-même parler aux gardes pour les éloigner, et que c’était très intelligent de sa part, entre autres. Il fit une légère moue.
— Ce n’est pas une qualité très appréciée chez moi...
L’étranger lui sourit.
— Comme tu peux le constater, ça n’a pas été inutile !
— Bah, on y dit aussi qu’il faut être grand et large pour être un bon combattant. Et toi, tu es petit, tout frêle, et tu en as tué beaucoup, très efficacement ce soir.
— Merci.

Ils restèrent un instant silencieux, le temps de reprendre leur souffle.
— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
— Je ne sais pas. Je n’ai plus vraiment de clan. Je ne sais pas trop où aller. J’ai gardé quelques objets de valeur, ça peut peut-être servir...
— Tiens, tu n’as pas gardé la couronne et l’épée du roi ?
Il secoua la tête.
— Non, ça aurait été compliqué à revendre, enfin je pense. Alors je les ai donnés à des prisonniers. En plus, ça représente quelque chose pour eux.
Farl sourit à nouveau.
— Ça aussi c’est plutôt malin.
Il se tut quelques instants, puis reprit.
— Tu sais quoi ? Tu pourrais presque venir à la capitale. Si tu le souhaites bien sûr. Il y a toujours du boulot pour des gens costauds et débrouillards...
Il n’avait pas osé proposer cette option. Aller vivre dans la grande ville, celle dont il avait entendu parler plus jeune... Elle était parfois décrite comme un endroit fantastique, où la nourriture et le luxe coulaient à flots, et où on pouvait revendre des trophées et acheter des armes. Et parfois méprisée, car les gens qui y vivaient –humains ou autres races humaines– étaient moins costauds et ne savaient pas se battre comme il faut. Et il s’y passait des choses très compliquées parfois...

Il sourit et hocha la tête.

Farl

Il pénétra dans la taverne, et aperçut Uhr, assis à une table. Il lui fit signe en souriant, et se hâta de le rejoindre. Il portait une tunique grise sans manches et un pantalon de toile sombre tenu par une ceinture de cuir. Il avait l’air d’un habitant tout à fait normal de la capitale, hors sa musculature imposante.

Depuis leur rencontre improbable dans les plaines barbares, il avait énormément changé. Il avait profité de l’argent de la vente des bracelets trouvés pour se payer des vêtements normaux, et en suivant ses conseils, avait trouvé un petit travail à charger et décharger des caisses de matériel depuis les bateaux qui arrivaient par la rivière. C’était peu, mais assez pour se payer une chambre modeste et se débrouiller. Il avait ensuite appris, sur le tas mais avec une certaine facilité, à lire, écrire et compter. Son employeur, pensant avoir affaire à un idiot, avait tenté de l’arnaquer sur sa paie, en vain évidemment. Depuis, il avait fait d’autres petits boulots, demandant généralement beaucoup de bras et peu de réflexion, le dernier en date étant celui d’un videur de taverne.

Et malgré leurs différences, tous deux étaient rapidement devenus aussi inséparables que deux frères.

— Farl ! Mais... que fais-tu habillé comme cela ?
Il sourit. Il avait troqué les vêtements sobres qu’il portait la journée contre une tunique orange vif à manches longues, et un pantalon rouge.
— Je t’avais déjà parlé que je ne souhaitais pas être assassin toute ma vie...
— Oui. Et donc ?
— J’ai décidé de devenir ménestrel.
Il éclata de rire.
— Sérieusement ?
— Oui. Je suis allé voir, avant hier, la guilde des troubadours et ménest
Farl sourit. — Non, mais ils ont été impressionné par mes talents acrobatiques, et ils pensent que je peux faire un très bon jongleur.
— Hé bien, ça promet ! Mais es-tu sûr de laisser tomber pour de bon la vie de la nuit ?
Il haussa les épaules.
— Je pense, oui.
Uhr l’observa d’un air critique. Mais il savait que son ami n’avait pas besoin de deviner, sous ses vêtements, quelques accessoires d’assassin dont il avait du mal à se séparer pour comprendre qu’il n’était pas sûr du tout, en fait. Il avait longuement hésité avant de prendre cette décision, et ne savait toujours pas si il allait la tenir. Son ami parut comprendre, et lui fit un clin d’œil.
— Bah, tu verras bien, n’est-ce pas ?
Ils burent quelques gorgées en silence, puis Uhr reprit la parole.
— D’ailleurs, moi aussi je vais changer de boulot d’ici peu.
Farl haussa les sourcils.
— Ah ?
— Je pense que je vais m’engager dans la garde de la capitale. Tenir une épée me manque un peu trop...
— La garde a une certaine réputation, non ? Il n’est pas difficile d’y entrer ?
— Certaines unités, oui. Mais je vais m’engager en simple soldat, et on verra après.

Il hocha la tête et prit une gorgée supplémentaire. Tout cela était prometteur.

Irdann

Enfin, il avait le droit de sortir du temple ! À la fois émerveillé et surpris, il observait les gens autour de lui. Ce n’est pas qu’il n’avait vu personne dans le temple, mais l’attitude des gens y était fort différente. Par crainte et respect de la déesse, ils y gardaient une attitude posée, presque soumise. Dehors, il les voyait rire et pleurer, s’aimer et se détester, bref, être humains. Sans compter qu’il n’avait jamais vu la capitale, qui était très différente du château du duc son père, au moins dans ses souvenirs d’enfant.

La rue qu’il suivait était si animée, malgré l’heure très matinale, qu’il regrettait de voir la distance le séparant du poste de garde diminuer. Allons, il aurait d’autres occasions de voir la ville, se dit-il. Il avait rendez-vous avec maître Ernest, qui devait lui enseigner l’art de l’épée. Il existait beaucoup de maîtres d’armes, mais Khil, le prêtre qui s’occupait de son éducation et lui avait appris les bases du combat, avait senti les capacités de son élève, et avait décidé de l’envoyer chez le meilleur épéiste qui soit.

Il était arrivé devant le poste de garde. Il prit une grande inspiration, et s’adressa au garde qui en gardait l’entrée.
— Excusez-moi, je dois voir maître Ernest.
L’homme l’observa quelques instants. Irdann portait une longue tunique blanche, avec dans un écusson le symbole de sa déesse, le tout sur un pantalon de lin gris clair. Des sandales en cuir complétaient sa tenue, ainsi qu’une ceinture de laquelle pendait une épée assez ouvragée.
— C’est vous le novice du temple de Melna ? Il vous attend. Venez.

Irdann suivit le garde à l’intérieur. Un homme d’une quarantaine d’années, habillé en soldat, discutait tout en lisant une lettre avec un archer, mince, aux cheveux longs, et aux oreilles pointes. Un elfe ! C’était la première fois qu’il en voyait un. On lui avait dit qu’on croiserait toutes sortes de types dans la capitale, il aurait pu s’y attendre. L’archer était vêtu d’une tunique verte, d’un pantalon blanc et d’une cape vert foncé, tous dans un tissu qui semblait très fin. L’homme sourit à l’elfe, alors qu’il entendit quelques morceaux de conversation.
— ...mon grand-père fut son maître d’escrime. À mon tour d’instruire son élève ! Vous pouvez lui dire de me l’envoyer dès que possible.
L’elfe hocha la tête et sourit en retour, à l’instant où l’homme aperçut Irdann.
— Ah, excusez-moi un instant.
Le garde qui l’accompagnait le présenta.
— Un autre élève ! Quelle heureuse coïncidence. Vous a-t-on expliqué les modalités d’apprentissage ici ?
Irdann secoua la tête.
— C’est très simple. Je ne demande pas d’argent en échange de mon enseignement. En revanche, pendant toute cette durée, les élèves sont soldats de la garde de la ville. Ce service rendu est aussi formateur pour vous, car on y apprend beaucoup de choses. Cela vous convient ?
Irdann hocha la tête et retint un sourire. Voilà qui allait changer de la vie du temple ! Et puis, être traité comme un soldat, un garde comme les autres, cela le changerait. Fini le fils du duc, fini l’apprenti paladin. Le maître se tourna vers l’elfe, qui attendait en retrait.
— La règle sera la même pour tous les élèves, bien entendu.
L’archer hocha la tête en souriant, et quitta la pièce. Un autre élève comme lui ? Un elfe ? Ça aussi, c’était nouveau et excitant. Il savait qu’il y avait des elfes qui vivaient dans la capitale, et il en avait vu un ou deux dans le temple de Melna. Mais il n’en avait jamais vraiment rencontré... Il se demanda combien d’élèves avait ce maître, et lesquels. Il laissa le garde le guider hors de la pièce.

Uhr

Six lits alignés, un coffre en bois brut sous chacun d’eux. Dans un coin, une petite porte vers ce qui ressemblait à une salle de bains assez simple. Sur un des côtés, un large rideau, qui pouvait potentiellement couper la pièce en deux, derrière lequel se situaient deux autres lits, semblables aux autres. Aucune décoration sur les murs, et une petite fenêtre apportait un peu de lumière dans ce qui n’était qu’un dortoir pour gardes, semblable à celui qu’il avait connu pendant un an, lorsqu’il s’était engagé.

Il choisit un lit qui avait l’air inoccupé, et posa les quelques possessions qu’il avait dans le coffre. Puis il s’assit, pensif. Il avait réussi ! Maître Ernest l’avait jugé digne de suivre son entraînement à l’épée, et d’intégrer cette unité d’élite. Non seulement le boulot serait beaucoup mieux payé qu’en tant que soldat de base, mais l’expérience serait sûrement très enrichissante. Et il allait apprendre de nouvelles techniques de combat... Il avait entendu dire que dans cette section, on trouvait beaucoup d’épéistes qui venaient de loin et repartaient après avoir suivi son enseignement. Et lui ? Resterait-il à la garde toute sa vie ?

Ses pensées furent interrompues par l’entrée d’un jeune homme, l’air un peu timide. Il portait une tenue de prêtre, ou ce qui y ressemblait, et avait sous le bras son uniforme de garde. Comme lui, il sembla estimer la pièce, puis désigna le lit à côté du sien.
— Celui-ci est libre ?
— Je crois oui. Tu es une nouvelle recrue ?
— Oui. Je m’appelle Irdann.

Il lui tendit une poignée de main, que le dénommé Irdann serra. Le soir allait tomber bientôt, et les autres gardes allaient rentrer sous peu, ils allaient probablement dîner ensemble. Il restait une petite heure à tuer. La tenue de novice l’intriguait.
— Tu viens d’un temple ?
— Oui, je suis apprenti paladin.
Il hocha la tête. Le premier, mais vraisemblablement pas le dernier, songeait-il, des profils surprenants qu’il risquait de rencontrer ici. Combien y en aurait-il ?
— Je suis Uhr. J’étais un simple soldat jusqu’à hier, et j’ai enfin eu le droit d’intégrer cette unité et de suivre l’apprentissage de maître Ernest.

Le jeune homme lui sourit et posa un petit sac sur le lit à côté du sien. Il remarqua son épée, ornée de gravures délicates et d’un blason.
— D’où te vient cette arme ?
— De mon père. Il me l’a offerte quand je suis parti pour le temple, quand j’avais onze ans.
— Tu sais, ils fournissent les armes ici.
— Je sais, c’était le cas au temple. Mais c’est essentiellement le seul objet qui me vienne de ma famille. Alors je l’ai gardée.
Uhr lui sourit.
— Je peux comprendre. Tu viens de loin ?
— Du duché De Vane.
Il hocha la tête.
— En effet, c’est assez éloigné !
— Et si différent ! Là bas, on ne croise jamais de nains ou d’elfes par exemple. Je te laisse imaginer la suprise que j’ai eue en en croisant dans les rues...
— J’imagine, oui. Sais-tu qu’il y en a à la garde ?
— J’ai entendu parler d’un elfe qui arrive dans quelques jours...
Il hocha la tête. Un collègue garde lui avait donné à l’avance une liste des éléments de cette unité. L’avantage de connaître déjà en partie la place.
— Une elfe. Il y a aussi un nain.
Irdann parut surpris.
— Une elfe ? Une femme ?
— Oui. Il y a une autre femme aussi dans la garde. Elles ont cette partie du dortoir, là-bas. Pourquoi ?
Le jeune homme sembla hésiter et réfléchir quelques secondes, visiblement gêné.
— Mais ne sont-elles pas trop faibles ? Enfin, d’où je viens... ce n’est pas vraiment courant. Voire pas du tout.
Uhr haussa les épaules.
— D’où je viens, les femmes se battent comme les autres hommes et ne sont pas toujours les plus faibles.
Son interlocuteur, visiblement mal à l’aise avec la question d’une femme à l’épée, profita de la diversion.
— D’où viens-tu, d’ailleurs ?
Ce fut son tour d’hésiter. Il n’avait pas tellement envie d’étaler son passé dans les plaines barbares.
— J’ai des origines... modestes...
Irdann le regarda quelques instants, et lui sourit.
— De toutes façons, ça ne change pas grand chose. Nous sommes désormais soldats, au même rang, n’est-ce pas ?
Soulagé de constater qu’il ne comptait pas insister sur le sujet, il lui rendit son sourire.

Du bruit se fit soudain entendre dans le couloir, et les autres recrues, en tenue de soldat entrèrent dans le dortoir.

Silwë

La ville humaine était si grande et impressionnante... Des centaines, voire peut-être des milliers, de maisons faites de pierre et de bois, construites à même le sol. Entre ces maisons, des rues pavées de pierre, et bien peu d’arbres... Et il y avait tant d’humains ! Certes, elle s’attendait à en voir, mais ici, il n’était même pas possible de les éviter, tellement ils étaient nombreux, dans la rue, aux fenêtre des maisons, dans des boutiques qui regorgeaient de produits humains originaux... Ils les regardaient, elle et l’archer qui l’accompagnait, d’un air curieux. Elle se rapprocha de lui, un peu inquiète. Ce qu’on disait sur les humains n’était pas toujours très rassurant. Il sembla sentir sa crainte.
— Ne t’inquiète pas. Maître Ernest est quelqu’un de très bien. Et il y a parmi ses élèves toutes sortes de gens très différents. Nous arrivons.

[

Irdann

Une grande plaine s’étalait devant lui. Sur la droite, une forêt épaisse, et des montagnes au loin. Dans la plaine, quelques villages, et au centre, un grand temple, dédié à sa déesse. Comment le savait-il ? Il le savait. Une belle jeune femme apparut debout devant lui. Elle portait la longue tunique rouge et or et les attributs des grandes prêtresses de Melna. Elle était auréolée de lumière. Il s’agenouilla devant elle.
— Irdann, tu es un futur grand paladin.
— Merci, ô grande prêtresse.
— J’ai besoin de toi pour une mission importante.
Il releva la tête, surpris.
— Mon nom est Samantha, et je vis dans ce temple que tu vois, près de la ville de Touryre.
Elle désigna le temple au centre de la plaine.
— J’y suis la grande prêtresse, mais j’y vis enfermée. Le personnel du temple croit qu’il est inconvenant pour une prêtresse de quitter l’endroit, alors que tant de gens dans le monde pourraient profiter de mes bénédictions. J’ai besoin de toi pour m’enfuir.
— Comment les raisonner ?
— Crois-moi, j’ai essayé, mais les gens de ce pays croient peu à la raison. En revanche, ils croient volontiers aux légendes et aux histoires. Ce qu’il me faut, c’est une légende. Et un héros pour m’enlever.
— Un héros ?
— Je sais que tu peux y arriver. Sois ce héros, ou trouve-le. Je compte sur toi, Irdann.
La jeune femme sourit, et disparut subitement. Le décor vacilla quelques secondes, puis disparut à son tour.

Irdann ouvrit les yeux. Il faisait nuit, le dortoir était calme à part quelques ronflements venant des lits voisins. Quel était ce rêve étrange ?

Samantha

Elle se releva, et essuya son front. Cette invocation avait été épuisante. C’était la première fois qu’elle envoyait un rêve à quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, c’est peut-être la raison de la difficulté de la tâche.
— Vous allez bien, grande prêtresse ?
Une jeune novice, vêtue de blanc, le visage inquiet, s’approcha. Elle lui sourit.
— Je te remercie. Juste un peu d’épuisement.
L’avantage d’être grande prêtresse, c’est qu’on lui posait peu de questions sur ce qu’elle faisait dans le temple. L’inconvénient, c’est qu’on ne la laissait pas sortir et qu’elle était surveillée tout le temps... Ah quelle malchance elle avait eu de se retrouver prêtresse dans ce trou perdu ! Elle avait discuté avec un prêtre venu de la capitale. Il avait pu quitter son temple, et partir à l’aventure. Cela l’avait fait rêver. Mais comment sortir du temple ? Ils étaient si bornés, si butés... impossible de leur faire comprendre... Elle avait essayé, en vain.

Elle suivit la jeune novice, munie d’une bougie, qui la ramenait à sa chambre. S’enfuir par elle-même, elle y avait pensé. Mais c’était difficile, les prêtres étant pour une bonne partie d’entre eux formés au combat. Elle avait appris le maniement de la dague, et ne quittait jamais la sienne – bien cachée sous sa robe. Mais que pouvait-elle faire face à des dizaines d’hommes armées d’épées ? Elle avait beaucoup réfléchi, et avait conclu qu’il lui fallait un héros. Quelqu’un qui parviendrait à pénétrer dans le temple, pour l’enlever. Et de façon suffisamment spectaculaire pour impressionner tout le monde, et dissuader les prêtres de partir à sa recherche. Construire une légende, voilà ce qu’il lui fallait. Une légende, rien que ça...

Elle avait envoyé un rêve à ce fameux aventurier prêtre de la capitale. Lui était libre comme l’air, et pouvait lui trouver ce héros. Quelques jours plus tard, il lui avait envoyé un rêve en retour, il était à présent beaucoup trop loin pour ça. En revanche, il connaissait peut-être l’homme de la situation : un jeune apprenti paladin du nom d’Irdann, qu’il avait formé à l’épée quelques années plus tôt, et qui finissait sa formation dans la garde de la capitale, auprès du plus grand épéiste connu, maître Ernest.

Elle se coucha alors que la jeune femme quittait respectueusement la pièce en laissant la bougie sur sa table de chevet. Pourvu qu’il y parvienne... Elle ne le connaissait pas du tout. En cherchant à le contacter par la voie des rêves, elle avait juste senti son âme, celle d’un jeune homme courageux, droit, et intelligent. Il pouvait réussir...

À présent, elle ne pouvait qu’attendre qu’il se passe quelque chose. Dans combien de temps ? Il pouvait mettre des jours, voire des semaines à arriver... Cette attente allait être longue et insupportable, mais peut-être y avait-il la liberté à la clé. Peut-être.

Uhr

Uhr appréciait les moments où il patrouillait dans la rue avec Irdann et Silwë. Ils formaient un trio à la fois très disparate et redoutablement efficace. Visuellement, ils incarnaient respectivement la force brute, l’intelligence posée, et la subtilité. Cela les faisait sourire de savoir qu’en réalité, la petite elfe à l’air fragile était tout autant capable que les autres de manier l’épée, et que le barbare musculeux était bien plus intelligent qu’il n’en avait l’air. Mais ce petit jeu d’apparences était à leur avantage, et ils n’hésitaient pas à jouer avec.

Ces patrouilles, lorsque tout se passait bien, étaient aussi l’occasion de discuter tranquillement tous les trois. Uhr avait noté qu’Irdann n’était pas dans son assiette depuis ce matin, mais n’avait pas osé aborder le sujet. Une fois la routine mise en place, et quelques banalités sur l’entraînement de la matinée échangées, ce fut finalement lui qui en parla.
— J’ai fait un rêve louche, cette nuit.
— Raconte ?
— J’ai vu une grande prêtresse de Melna, qui me demandait de l’aide pour la sortir de son temple.
— Et c’est la première fois que tu rêves de grandes prêtresses ? Pourtant, tu as dû en voir beaucoup durant ton enfance, non ? Questionna Silwë
— Oui mais... là j’ai l’impression que... c’était différent. Elle était extrêmement nette, ainsi que le décor derrière elle.
— Les prêtres de Melna ont-ils la capacité d’envoyer des rêves ?
— Je crois. Il me semble que c’est une invocation très difficile, mais c’est pour ça que ce rêve m’intrigue.
— Pourquoi une grande prêtresse aurait-elle besoin d’aide pour sortir de son temple ?
— D’après elle, le personnel du temple ne veut pas qu’elle le quitte. Et elle souhaite qu’on vienne l’enlever... de façon spectaculaire.
Alors que Silwë ouvrait des yeux incrédules, Uhr réfléchissait.
— Une prêtresse à enlever... de façon spectaculaire... hm. Tu veux bien tout nous raconter en détails ?

Alors qu’Irdann racontait tous les tenants de son rêve, Uhr se prit à sourire.
— Tu as une idée en tête, c’est ça ? Demanda Irdann.
— Une petite. On se retrouve le soir au bar habituel, je vous explique tout ça.
— On ne sait même pas si c’est un vrai rêve ou un message...
— Pour ça, proposa Irdann, tu peux toujours aller voir le temple de Melna ce soir, et leur demander si la dénommée Samantha existe bien, et est bien grande prêtresse du temple près de la ville en question. Ils doivent le savoir non ?
— Certes. Bon, le tour arrive à sa fin. À ce soir !

Silwë

Elle regarda aux alentours lorsqu’elle entra dans la taverne. Il y avait pas mal de monde, comme d’habitude, mais ils appréciaient l’ambiance détendue de cet endroit, où se côtoyaient toutes sortes d’humains. Certains soirs, comme celui-ci, des ménestrels ajoutaient un peu d’animation. Elle regarda d’un œil distrait un joueur de mandoline accompagner de sa musique un jongleur de couteaux, tout en cherchant ses amis au milieu de la foule.

Elle finit par les apercevoir, à une table un peu à l’écart. Irdann, visiblement essoufflé, venait d’entrer. Elle leur fit un geste et les rejoignit.
— Je reviens tout juste du temple. Il y a bien une grande prêtresse du nom de Samantha, dans la ville de Touryre, à quatre à cinq jours de marche d’ici. Il y a trois ou quatre villages à côté, et une grande forêt qui jouxte le temple.
Elle hocha la tête. Il ne s’agissait donc pas d’un rêve...
— Bon, maintenant il n’y a plus qu’à construire une légende.
Uhr avait pris un sourire à la fois amusé et mystérieux. Il continua.
— Que peut-on trouver de plus épique et légendaire qu’un mystérieux barbare venu de nulle part, pénétrant dans le temple, éliminant ses ennemis à mains nues, enlevant la belle prêtresse et s’enfuyant sur son cheval blanc ?
Elle le regarda un instant, légèrement incrédule. Il avait le physique de l’emploi, c’était évident, mais de là à réussir une telle tâche... Elle jeta un œil à Irdann à côté, qui fronça les sourcils. Voyant leur air surpris, Uhr éclata de rire.
— C’est ce que les prêtres et les habitants verront, évidemment. Il va falloir mettre en scène tout cela, et on ne sera pas trop de trois, croyez-moi.
Il prit une grande inspiration et se pencha vers l’avant de la table, abaissant la voix.
— D’abord, il nous faudra obtenir la complicité de la prêtresse, et donc se débrouiller pour lui parler d’une façon ou d’une autre. Ensuite, faire en sorte de compliquer au maximum la tâche du personnel du temple. Par exemple, les droguer pour les rendre un peu moins combattifs... Ce sera à la fois impressionnant et moins dangereux. Puis il faut organiser la fuite, de façon à ce qu’elle ait l’air la plus spectaculaire possible. Il y a bien sûr des détails à régler...
Irdann hocha la tête et prit la parole.
— Les prêtres de Melna savent normalement se battre. Ils sont une quinzaine dans ce temple, d’après ce que j’ai entendu dire. Le reste du personnel ne devrait pas poser de soucis je pense... Mais ces prêtres, outre des compétences à l’épée, peuvent lancer des enchantements, et c’est de ça qu’il faudra se protéger.
— Peux-tu préciser ?
— Melna est la déesse-mère, créatrice de vie et protectrice des moissons... De ce fait, les prêtres ne possèdent qu’un seul enchantement purement offensif, il s’agit bien sûr de l’invocation de foudre. J’y suis moi-même immunisé, tout comme l’intérieur du temple, mais tu ne l’es pas...
Silwë fronça les sourcils.
— Cette protection peut-elle s’étendre à d’autres personnes ?
— Seulement si je m’interpose entre le ciel et la cible, donc à moins d’être sur le même cheval que vous deux, ça sera compliqué. Et ce serait dommage pour la légende que je sois vu... Sans compter le poids que va devoir supporter la pauvre bête.
— La grande prêtresse ne peut-elle pas l’immuniser elle-même ? Après tout, elle souhaite qu’on l’enlève, si j’ai bien compris...
— Oui, à condition qu’elle puisse coopérer activement, et de plus c’est un risque qu’on la voit l’aider...
Uhr avait écouté le morceau de conversation, en réfléchissant. Il reprit la parole.
— Hé, vous m’avez donné une très bonne idée. Dans la fuite, il faut que vous deux preniez ma place et celle de la prêtresse, d’une façon ou d’une autre.
— En supposant je puisse me faire passer pour toi, effectivement, ça règlerait le souci de l’immunité.
— En supposant que je réussisse à me faire passer pour la prêtresse, cela permettrait aussi de te remplacer... N’oublions pas que la bataille dans le temple ne sera pas simple, tu sera épuisé, et tu pourrais même être blessé !
— Comment peut-on se faire passer pour vous deux ? Je ne te ressemble pas beaucoup, et je t’assure que, dans mon rêve, la prêtresse n’est pas non plus le style de Silwë...
Il hocha la tête.
— De nuit, à une distance raisonnable, je pense que personne ne verrait le changement. Bien sûr, il faut faire l’échange hors de vue, et le plus loin d’eux possible. On peut même en profiter pour leur faire croire qu’on a pris une sacrée longueur d’avance, si vous partez de plus loin...
— Tout ce qu’ils verront, finalement, c’est une silhouette masculine, sur un cheval, portant dans ses bras une jeune femme dans une robe et ça leur suffira ?
Uhr sourit.
— Exactement. En plus, si ça tourne mal, je peux vous faire confiance pour vous défendre et vous cacher efficacement...

Ils firent une petite pause pour commander à manger et à boire. Le plan se dessinait lentement.
— Il reste l’introduction dans le temple pour parler à la prêtresse.
— Silwë, tu sais faire ça, n’est-ce pas ?
Elle secoua la tête.
— Dans une forêt, oui, je peux circuler à peu près partout sans être vue. Mais dans un temple, c’est plus compliqué...
— Ne vous inquiétez pas, je connais quelqu’un qui peut nous aider pour ça.
— Il faut se procurer des costumes de barbare, et un de grande prêtresse aussi, mais ça ne doit pas être très compliqué.
— Surtout qu’il n’est pas nécessaire que les doublures aient un costume parfait, il suffit que ça soit à peu près ressemblant de loin. Vous ne vous approcherez pas des prêtres de toutes façons.
Irdann, qui semblait un peu gêné, fit part d’une remarque.
— Tout de même, j’aurais quelques scrupules à te voir tuer tous ces gens du temple de Melna...
— C’est pour ça qu’on va essayer au maximum de les assommer, et de s’enfuir rapidement. Pour ça, les droguer peut-être une solution.
— S’enfuir d’un temple endormi, ce n’est pas très héroïque, non ?
— Il faudra ajuster pour qu’ils soient juste assez sonnés pour être peu résistants. Mais les prêtres pourront quand même invoquer des enchantements pour se protéger...
Silwë fronça les sourcils.
— Irdann, Peux-tu nous faire la liste complète de ce que ces prêtres peuvent invoquer, en fait ?
— Des charmes de protection, qui rendent la peau plus résistante aux armes tranchantes. D’autres incluant la météo et la végétation, mais ce sont plutôt les hauts prêtres qui en sont spécialistes. Je me souviens aussi que certains prêtres de mon temple avaient des charmes qui leur permettaient de détecter les êtres vivants autour d’eux.
— Effectivement, cela peut nous compliquer la tâche. Il me faudra donc faire vite, et que nous fassions l’échange rapidement. Que sais-tu faire, en tant qu’apprenti paladin de la déesse ?
Il haussa les épaules.
— À part l’immunité dont je vous ai parlé, je ne vois rien qui puisse nous aider. Mais c’est déjà pas mal...
— Quelle drogue pourrait fatiguer les prêtres juste assez pour qu’ils soient moins efficaces sans s’en rendre compte ?
Uhr sourit.
— Je connais quelqu’un qui peut nous fournir ça, ne vous inquiétez pas.

Silwë soupira.
— Qui sont ces gens dont tu nous parles qui peuvent nous aider ? Ou...
Elle vit son ami sourire de plus en plus.
— ... Ou cette personne, en fait ?
Il se mit à rire devant son air méfiant.
— Je vais vous présenter le type qu’il nous faut. Un ami à moi, capable de s’introduire dans n’importe quel bâtiment, et spécialiste en poisons.
— Un assassin ?
— Mieux encore. Disons... Un ménestrel. Je reviens, ne bougez pas.
Il se leva et se faufila dans la foule dense. Irdann et Silwë se regardèrent en haussant les sourcils.

Farl

Farl terminait son assiette avec appétit. C’était effectivement une excellente adresse, il regrettait de ne pas être venu ici plus tôt. Uhr lui avait proposé de le retrouver ici pour un plan bien précis, sans lui donner de détails. Tant qu’à venir, il avait proposé ses services et ceux de son ami Eldon pour animer la taverne. Le cachet n’était pas énorme, mais le repas était compris, et c’était déjà bien pour des ménestrels qui n’avaient pas totalement terminé leur formation. De plus, l’ambiance était agréable, et le public accueillant. La soirée commençait bien. Mais que lui voulait son ami ?

La gérante s’approcha en souriant et proposa aux deux artistes une nouvelle ration. Eldon accepta volontiers, et il s’apprêtait à faire de même lorsqu’il aperçut Uhr s’approcher de la table. Il souriait.
— Tu nous rejoins ?
Il se leva.
— Bien sûr. Tu vas me dire ce que tu prépares, enfin ?
— J’apporte une nouvelle assiette à la table au fond, si j’ai bien compris ? demanda la gérante.
— Oui, merci !
— Tant qu’à y être, amenez-en quatre, ajouta Uhr.

Il lui avait déjà parlé de ses compagnons de la garde, mais c’était la première fois qu’il les rencontrait. Ils étaient habillés, tout comme Uhr, en soldats –d’une tunique brune et cotte de maille–, mais ils étaient aussi surprenants que différents.

Le dénommé Irdann, l’apprenti paladin, était un grand brun, aux cheveux mi-longs, plutôt mince, à moins que ce ne soit le contraste avec Uhr qui lui donnait cet effet-là. Beaucoup d’hommes avaient l’air frêles à côté, en fait. L’autre compagnon était une elfe aux longs cheveux clairs, nommée Silwë. S’il ne connaissait pas la réputation de la garde et de maître Ernest, il se serait sérieusement demandé ce qu’elle y faisait. Ils lui sourirent et il s’assit à côté d’eux, pendant que Uhr lui détailla leur plan.

Les yeux ronds, il fixait les trois soldats à tour de rôle.
— Mais... c’est complètement insensé votre histoire.
Ils hochèrent la tête.
— S’introduire dans un temple qui se situe loin d’ici, enlever la grande prêtresse, faire toute cette mise en scène, et s’enfuir, comme ça ? C’est totalement fou.
Uhr sourit.
— Tu te joins à nous ?
Il éclata de rire.
— Bien sûr que je viens. Je ne voudrais pas rater ça !
Il vit ses interlocuteurs se détendre et lui sourire à leur tour.
— Bon, plus sérieusement, je peux me procurer un poison léger qui rend légèrement apathique. Par contre, il en faudra une bonne quantité, et ça peut prendre un petit moment. Je peux aussi trouver quelques fumigènes, très pratiques pour se cacher. Et côté infiltration, vous pouvez compter sur moi.
Il sourit devant leur regard incrédule. Il était toujours vêtu de sa tunique orange décorée, plus adaptée à une scène de spectacle qu’à une mission secrète. Il se pencha vers le centre de la table.
— Je vous expliquerai tout cela en détails plus tard, c’est un peu long à raconter. Faites-moi confiance pour le moment.
Ils terminèrent leurs plats et se levèrent.
— Il se fait tard, il nous faut rentrer. On se retrouve demain pour mettre au point les détails ?
— Quand partirons-nous ?
— Si maître Ernest nous accorde un congé rapidement, on peut partir d’ici une dizaine de jours... le temps de tout préparer. Il faut compter le trajet aussi.
Ils opinèrent, puis quittèrent la taverne après avoir payé la gérante.

Farl rentra seul, son compagnon l’ayant quitté nettement plus tôt. Avait-il eu raison d’embarquer dans cette histoire ? Ils n’y gagneraient aucune gloire, puisqu’ils resteraient incognito... Peu d’argent, même s’ils avaient convenu que, dans la mesure du possible, ils piocheraient dans les réserves du temple pour au moins amortir le coût du trajet. Juste une histoire folle... Il savait qu’il n’était pas des plus doués pour écrire de belles sagas épiques digne d’un grand troubadour, mais cette histoire le mériterait amplement. Peut-être pourrait-il se faire aider ?

Il ne savait quasiment rien des deux compagnons de Uhr... Que valaient-ils ? S’ils étaient élèves de maître Ernest, ils étaient probablement des virtuoses de l’épée, mais cela ne serait pas suffisant. Mais il avait confiance en son ami, qui n’était pas du genre à tenter des projets insensés sans avoir mûrement réfléchi aux risques. Lui connaissait ses amis depuis quatre ans maintenant, et devait savoir ce qu’il faisait.

Il se coucha en se demandant vaguement pourquoi il se demandait s’il y avait quelque chose entre l’elfe et le jeune paladin, qui semblaient très familiers l’un envers l’autre. Ils l’étaient aussi avec Uhr, en fait, et cette question était stupide, il verrait assez rapidement de toutes façons.

[

Sélène

Sélène jura intérieurement. Elle venait de rater le départ du convoi public, composé d’une diligence et de quelques soldats, qui lui aurait permis de rentrer chez elle seule. Elle en avait assez d’être escortée des gardes de son château, qui ne lui laissaient absolument aucun champ libre, et elle avait eu bien assez de mal à convaincre ses parents de la laisser se débrouiller seule. La première partie du trajet s’était passée sans aucun problème, elle avait même fait quelques rencontres intéressantes, et avaient rendu les journées moins longues.

Elle soupira. On était en milieu d’après-midi, et il fallait bien qu’elle fasse quelque chose. Elle poussa la porte de la seule auberge du village, et alla parler à la patronne, une jeune femme à peine plus âgée qu’elle, au visage accueillant.
— Un repas et une chambre pour la nuit ? Bien sûr. Ce sera prêt ce soir. Mais que fait donc une dame de votre rang seule dans ce modeste village ?
— À vrai dire... j’ai subi un léger contretemps. D’ailleurs, peut-être pouvez-vous me renseigner. Je cherche un moyen de traverser la forêt pour me rendre en la seigneurie de Assem.
— Si vous savez monter, vous pouvez louer des chevaux et engager des hommes pour vous protéger. Je peux vous indiquer quelques contacts.
Sélène réfléchit quelques instants. Elle n’aimait pas voyager avec beaucoup d’argent sur elle, et n’était pas sûre de pouvoir se payer un cheval et une escorte armée de plusieurs hommes. La jeune femme sembla saisir son embarras.
— En fait, si vous n’avez pas peur de marcher et que vous n’êtes pas pressée, vous pouvez vous passer du cheval. Par contre, une bonne escorte est vraiment nécessaire. Il y a beaucoup de bandits dans ces bois. Je peux vous recommander...
La jeune femme sembla réfléchir quelques instants.
— Mince, maintenant que j’y pense, la plupart des hommes disponibles et compétents sont déjà partis escorter d’autres convois à travers la forêt. Ils rentreront dans quelques jours.
À sa mine déçue, elle ajouta :
— Il y a bien Zach, qui habite la petite cabane en bordure du village. Il est parti plus tôt que les autres, et le connaissant, il sera très rapidement de retour, peut-être même l’est-il déjà. Mais ne partez pas seule avec lui, il est un peu...
— Un peu... quoi ?
La tenancière haussa les épaules.
— Oh ne vous inquiétez pas, il n’est pas méchant, et il ne vous arrivera rien de vraiment grave avec lui. C’est même probablement le meilleur guide de la région. Seulement, il est un peu brusque, un peu sauvage, et euh, très peu délicat... Pas du tout convenable à une jeune fille de votre rang. Enfin, si je puis me permettre.
— Merci pour vos conseils, je vais réfléchir.

Aller ou ne pas aller voir ce fameux guide ? Elle hésitait. Attendre quelques jours n’était pas mortel. Elle pouvait peut-être même faire parvenir une missive à ses parents pour les prévenir de son retard. D’un autre côté, le « jeune fille de votre rang » lui restait un peu en travers de la gorge. Elle avait l’habitude, à l’université de magie, d’être traitée comme les autres, et n’aimait pas, lorsqu’elle rentrait chez elle, redevenir une jeune femme posée et douce, à l’attitude noble qui sied à son rang. Rien que pour cela, l’idée de partir dans la forêt avec un sauvage était tentante. Qu’avait-elle à perdre à aller voir ? Il n’était peut-être pas rentré de toutes façons.

Lorsqu’elle arriva près de la petite cabane, elle eut quand même un instant d’hésitation. Cet endroit ressemblait plus à un abri précaire qu’à une maison. Une partie d’elle-même sembla presque soulagée de ne voir aucune lumière à l’intérieur. Elle s’approcha néanmoins de la porte, et s’apprêta à y frapper.

— Vous cherchez quelqu’un ?
Surprise, elle se retourna vivement. Elle n’avait pas entendu l’homme approcher dans son dos.
— Je cherche un guide du nom de Zach. S’agit-il de vous ?
— C’est moi.
L’homme était très différent de ceux qu’elle avait déjà fréquentés. En fait il était très différent de tous ceux qu’elle avait pu voir, qu’il s’agisse de nobles, de serviteurs, de collègues magiciens ou de paysans. Son air fin et élancé rappelait celui des elfes, mais sa barbe et ses oreilles le démentait. Il était vêtu d’une tunique en lin gris et usée, d’un pantalon de toile épaisse brune, et à son côté pendait une épée.
— Je cherche à me rendre dans la seigneurie de Assem.
— Vous êtes seule ? Vous avez une monture ?
— Je suis seule et à pied.
Le guide marqua un temps d’arrêt, hésitant. Il semblait la jauger du regard. Peut-être ne la croyait-il pas capable de le suivre ?
— Alors ?
— Vous voulez traverser à pied ? Cela va durer six à sept jours.
— Ça ne m’effraie pas.
— Vue la saison, il faudra marcher hors des sentiers battus, pour éviter les attaques. Donc il n’y aura pas d’auberge ou de refuge sur le chemin, on devra dormir à la belle étoile. Le couvert sera spartiate aussi.
Il essayait de la faire renoncer, c’est sûr. Mais le trajet ne l’effrayait pas. La vie à la dure ne lui faisait pas peur, cela lui rappellerait sa première année d’université, avec les paillasses inconfortables pour dormir et le chauffage intermittent en plein hiver.
— D’accord.
Il hocha alors légèrement la tête, et fit un pas vers elle. Puis soudain, il attrapa un pan de sa robe et le souleva. Elle poussa un cri de colère et de surprise en même temps, tout en se dégageant et en reculant d’un pas. Comment osait-il ?
— Les chaussures. Vous ne pouvez pas courir les chemins avec ça. Trouvez-vous des bottes.
Furieuse, elle retint difficilement une gifle. L’homme en face était plus grand, plus fort qu’elle, et armé qui plus est. Et puis elle ne comptait pas renoncer maintenant. Ne serait-ce que pour ne pas perdre la face.
— J’aurai les chaussures qu’il faut demain. D’autres... détails ?
Elle avait peut-être un peu trop insisté sur le mot « détails », mais c’était sorti tout seul, d’agacement. Il ne releva pas, et se contenta de hausser les épaules.
— Rendez-vous demain matin, dès les premières lueurs de l’aube. Je m’occuperai des vivres. Le trajet coûtera cinq pièces d’or. Marché conclu, mademoiselle... ?
Il lui tendit la main. Elle frappa dans la sienne.
— Marché conclu. Appelez-moi Sélène.

Zach

Le soir, sur sa paillasse, Zach réfléchissait. Il avait déjà accomagné des voyageurs insolites, mais quelque chose lui disait que cette Sélène lui réservait quelques surprises.

Elle avait le teint pâle et délicat, une robe violette travaillée, aux bordures dorées, qui semblait convenir à une noble plutôt qu’à une voyageuse. L’air de défi qu’elle avait correspondait aussi, bien qu’il était plus répandu chez les seigneurs que chez les dames, à qui on enseignait douceur et obéissance. Alors que sur son geste –certes à la fois ambigü et peu délicat de sa part– pour vérifier ses chaussures, la plupart des femmes qu’il avait croisé auraient – selon la situation – hurlé de peur, manqué de s’évanouir, ou gloussé ; elle avait plutôt donné l’impression de vouloir le transpercer d’une épée. Heureusement qu’elle n’en avait pas à ce moment là, en fait...

Et puis elle était venue seule, et rien que ça, c’était étrange.

Et il y avait ce nom, tout simple. Était-ce vraiment le sien ? D’habitude, les nobles aimaient à étaler des noms à rallonge, comme si ce seul nom faisait leur valeur. Était-elle vraiment sans prétention, ou avait-elle quelque chose de louche à cacher ?

À l’aube, elle était là, prête. Habillée comme la veille, aux bottines près, avec un manteau brun, et munie d’un sac en cuir en bandoulière, en apparence bien rempli. Lui avait ajouté à sa tenue son armure et ses brassards de cuir, et avait lui aussi une besace chargée et une cape, gris foncé.

Il hocha la tête, lui tendit une gourde et une couverture, qu’elle mit dans son sac sans dire un mot, et ils se mirent en route.

Sélène

Sélène regrettait un peu d’avoir accepté de le suivre. Zach avait un rythme de marche très soutenu qu’il était difficile de suivre. De plus, elle se prenait chaque branche, fougère, buisson, racine, comme si la forêt entière avait décidé de l’empêcher d’avancer. Lui était tellement à l’aise qu’il semblait que ces mêmes obstacles s’effaçaient devant lui. Sur une racine particulièrement vicieuse, elle s’étala de tout son long dans des branchages. Zach, qui marchait devant sans la regarder, s’arrêta pourtant instantanément, et se retourna. Pourvu qu’il évite une remarque sarcastique, c’était bien assez humiliant comme ça. Sans dire un mot, il lui tendit simplement la main, et la releva. Elle n’avait pas osé croiser son regard.

Quelques heures plus tard, alors que ses pieds commençaient à la faire sérieusement souffrir, et que son souffle se faisait de plus en plus court, il décréta une pause. Elle se sentit à la fois soulagée et gênée. Faisait-il la pause exprès pour elle ? Certes, il était midi, mais peut-être qu’il ne s’arrêtait pas toujours, et mangeait en chemin.
— Comment vont vos pieds ?
— Ça va. Pourquoi ?
— Parce que vous boitez, depuis trois heures. Ampoules ?
Elle avait essayé de ne pas le montrer, pourtant. Et puis elle n’avait pourtant rien dit, de quoi il se plaignait ? Elle garda le regard fixé sur le liseré de la manche de sa robe, évitant son regard.
— Oui peut-être. Mais je peux continuer, hein.
Elle ôta ses bottes et ses chaussettes et retint un gémissement. C’était encore pire que ce à quoi elle s’attendait.
— Allez tremper vos pieds dans le ruisseau juste là, pendant que je sors de quoi manger.
Le ton s’était adouci. Venait-elle de passer une sorte de test ? Ou avait-il pitié, finalement ? Elle releva les yeux et son regard croisa le sien le temps d’une seconde. Il lui souriait.

Zach

Il était évident que Sélène n’avait quasiment jamais mis les pieds dans une forêt. Elle trébuchait sur chaque branche, chaque racine, sursautait à chaque bruit. Pourtant, il ne l’avait pas entendue se plaindre de la journée, il évita donc quelques remarques amusées qui lui brûlaient les lèvres. Il remarqua aussi très rapidement qu’elle n’avait pas l’habitude de marcher tout court. Non seulement elle s’était mise à boiter, mais son souffle était de plus en plus court et son visage de plus en plus rouge. Il maintint le rythme jusqu’au soir, et quand les ombres s’allongèrent, il la sentit à bout. Ayant repéré un endroit convenable, il s’arrêta et se tourna vers elle.
— Reposez-vous ici, je vais chercher de quoi faire un feu.
Elle répondit immédiatement, d’un ton presque agacé.
— Merci, mais je vais bien, je peux rester debout, et vous aider.
Il lui sourit. Décidément, elle avait du cran, et ça lui plaisait.
— Pas la peine de me le cacher, je vois bien que vous êtes épuisée. Il n’y a pas de mal à ça.
Elle fronça les sourcils. Il reprit plus doucement.
— Vous avez bien mérité un peu de repos. Tous les voyageurs à qui je fais traverser cette forêt ne suivent pas mon rythme comme vous sans se plaindre, croyez-moi.
Elle sembla hésiter, puis s’assit dos à un arbre, et posa son sac, laissant échapper un léger soupir de soulagement.

Il revint une dizaine de minutes plus tard. En plus du bois, il avait trouvé quelques baies. La nuit était quasiment tombée, mais cela ne lui avait jamais posé problème. Sélène était toujours assise, adossée au même arbre, penchée en avant, immobile. Endormie ? Elle avait vraiment l’air épuisée, c’est vrai... Elle avait ôté ses bottes, et ses mains étaient posées sur ses pieds, laissaient entrevoir une peau intacte. Il fronça les sourcils. Il se souvenait d’avoir vu ses pieds presque en sang à midi. Peut-être que ses doigts cachaient les blessures, après tout, ses chaussettes posées à côté d’elle en portaient toujours les traces.

Sélène

— Vous allez bien ?
Elle sursauta et ouvrit les yeux. Il faisait noir autour d’elle. Elle cacha rapidement ses pieds sous sa robe, en se redressant.
— Oui, oui. Je crois que je me suis assoupie, désolée...
Ah, pourquoi ce moment d’endormissement ? En fait, elle savait très bien. Elle avait tellement mal aux pieds qu’elle avait profité de l’absence de son guide pour lancer un léger sort. Un qui n’avait pas besoin de son bâton pour être efficace. Un simple apaisement des blessures mineures. Elle eut honte, pourtant ce n’était pas sa première blessure, et d’habitude, elle savait tenir la douleur. Lorsqu’on s’entraîne à la magie, c’est même très courant. En plus, c’était un risque, il aurait pu la voir... Lancer un sort était rarement discret, elle le savait. Et ce moment de sommeil... Oui, elle savait que la magie pouvait épuiser. Mais ce n’était pas un si petit sort qui aurait dû l’endormir, tout de même !

Elle regarda son guide, qui venait de réussir à allumer un feu. Il ne semblait pas se douter de ce qui s’était passé. Ouf, elle n’était passée pas loin de la catastrophe. La chaleur et la lumière lui rendirent un peu de forces, et plus encore le repas qu’il lui tendit, composé essentiellement de pain, de fromage et de lard.
— J’ai pu trouver quelques myrtilles pour le dessert. C’est toujours ça. Peut-être que demain, j’aurai le temps de chasser quelque chose, ça améliorera le repas.
Il semblait presque gentil avec elle, maintenant. Pitié ou sympathie ? Son sourire semblait plutôt franc.
— Enroulez vous dans votre couverture, je vais baisser le feu pour la nuit.
— Vous ne dormez pas ?
— Ce coin de forêt est assez calme, et j’ai vérifié les alentours. Il n’y a pas de gros soucis, donc je dormirai aussi. Et ne vous en faites pas, ajouta-t-il en voyant son air inquiet, je dors souvent seul en forêt et je sais me réveiller si quelque chose d’anormal se passe.

Elle sortit la couverture, s’enveloppa dedans, posa sa tête sur sa besace et avant d’avoir le temps de constater que le sol était bien trop dur, elle s’endormit profondément.

Zach

Pendant les quelques minutes où il s’occupait du feu, de façon à s’assurer qu’il ne dégénère pas, il observa la jeune femme. Elle était épuisée. Peut-être avait-il été un peu rude avec elle ? Finalement, elle suivait à peu près son rythme, sans se plaindre, et sa compagnie n’était pas désagréable. Ces cinq ou six jours de traversée ne s’annonçaient pas si mal. Il écarta aussitôt une idée idiote qui lui traversa l’esprit. Non, pas avec une noble. Surtout sa cliente. Ç’aurait été une paysanne, ou une servante, il se serait peut-être posé la question, mais avec une damoiselle de haut rang, c’était le meilleur moyen de s’attirer les pires ennuis...

Il se leva en s’étirant, fit un tour rapide du campement de fortune, puis s’enroula dans sa propre couverture, de l’autre côté du feu, et s’endormit à son tour.

Le lendemain, il se réveilla de très bonne humeur. Habitué à dormir à même le sol, il avait passé une très bonne nuit. À la grimace que fit Sélène en se levant, il se rappela que ce n’était pas le cas de tout le monde. Si on y ajoutait les courbatures dues à l’effort qu’elle avait fourni la veille, le réveil était probablement beaucoup moins agréable pour elle. Pourtant, elle suivit sans broncher le même rythme, et semblait un peu plus détendue. Il se permit même quelques remarques amusées, qu’elle ne prit pas trop mal. Vers le début de l’après-midi, elle lui posa même quelques questions sur certaines plantes et arbres qu’ils croisèrent.

Alors que le soir approchait, il la laissa encore près du campement pour aller chercher de quoi faire un feu. Avec un peu de chance, il trouverait peut-être du petit gibier, et ils feraient un bon repas, pour changer. Ils pouvaient se permettre de prendre un peu de temps, car ils avaient bien avancé. Ce n’était pas parce qu’il avait une réputation de sauvage qu’il ne savait pas apprécier quelques bons moments.

Son sang se glaça soudain lorsqu’il entendit un cri. C’était sa voix. Si elle avait été n’importe quelle autre fille, il aurait cru à une rencontre inattendue avec une araignée. Mais là... Dégainant d’un même geste son épée de sa ceinture et son couteau de sa botte, il se précipita vers le camp.

Sélène

Elle recula lentement, de façon à garder toujours dans son champ de vision les deux hommes. Leurs vêtements étaient sales et un peu déchirés, ils étaient armés l’un d’un gourdin et l’autre d’une vieille épée. Ne pas paniquer. À l’université de magie, elle s’était entraînée à combattre physiquement, en utilisant son bâton de magicienne comme d’une arme lorsqu’elle ne voulait ou ne pouvait pas utiliser la magie. Elle n’avait trouvé à la place qu’une branche cassée, lourde et peu pratique à manier ; mais elle comptait bien ne pas se laisser faire. Au pire, elle pouvait essayer de gagner du temps. Pourvu que Zach arrive vite... mais était-il capable de maîtriser ces deux brutes ?

Elle était si concentrée qu’elle ne fit même pas attention à ce qu’ils lui dirent. L’un d’eux, celui à l’épée, s’avança. Elle pivota et plaça son arme si dérisoire dans sa direction. Ne pas le laisser s’approcher, coûte que coûte. Qu’avait-elle à perdre ? Ces deux brigands n’allaient pas se contentent du peu d’or qu’elle possédait de toutes façons...

À l’instant où le bandit leva son épée pour dégager le bâton, l’homme au gourdin disparut soudainement de son champ de vision. Sentant la panique monter, elle dirigea d’un mouvement brusque la branche vers le visage de l’autre. Si elle touchait ses yeux avec les brindilles à son extrémité, elle pouvait gagner encore un peu de temps... Il esquiva le coup, puis dégagea la branche sur le côté du plat de sa lame, avant de s’avancer vers elle d’un pas.

Alors qu’il allait l’atteindre, il s’effondra brusquement, à ses pieds. Elle n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait lorsqu’une main se posa sur son épaule. Cette fois, elle ne put retenir un cri de panique. Maintenant sa prise à deux mains sur son arme de fortune, ramenant les bras vers elle, elle donna un grand coup dans son dos, de toutes ses forces. Elle sentit un choc, entendit un bruit mat et un gémissement étouffé.
— Hé, c’est moi !
Reconnaissant la voix, elle se retourna. Zach était là, sa main gauche posée sur ses côtes, son épée couverte de sang dans la main droite, et un couteau aussi sale glissé rapidement dans sa ceinture. Elle regarda alors autour d’elle. Les deux hommes gisaient à terre. Elle lâcha la branche, en tremblant. Il lui prit délicatement la main.
— Viens, il ne faut pas traîner ici. D’autres pourraient venir.

Zach ramassa leurs deux sacs, les passa en bandoulière, et l’emmena au pas de course. Elle le suivit sans réfléchir.

Combien de temps s’était passé lorsqu’elle reprit un peu ses esprits ? Elle l’ignorait. Mais la nuit achevait de tomber, et ses jambes commençaient à faiblir. Il n’avait pas lâché sa main.
— Où va-t-on ?
— Je connais un endroit où on est sûrs de passer une nuit en sécurité. Nous y sommes presque.
Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent devant un amas rocheux.
— C’est un peu escarpé, mais pas trop difficile. Ne lâche pas ma main, et n’hésite pas à t’accrocher de l’autre à la roche ou à la végétation.

L’ascension fut difficile, et tenait presque plus de l’escalade que de la marche. Elle devait se tenir sans cesse à la paroi qu’elle voyait de plus en plus mal. Sans compter qu’elle ne pouvait plus tenir sa robe, et se prenait les pieds dedans. Comment lui faisait-il pour grimper avec les deux sacs, en tenant sa main, et sans montrer le moindre effort ?

Une pierre se détacha subitement sous son pied gauche, dans un léger craquement. Elle sentit son second pied glisser, et sa main chercha –en vain– de quoi se raccrocher à la paroi. Par réflexe, son autre main s’aggrippa encore plus fort à celle de Zach, en laissant échapper un léger cri. Sa chute, qui lui parut durer une éternité, s’arrêta une quarantaine de centimètres plus bas, retenue par cette main salvatrice.
— Tout va bien. Reprends tes appuis, tranquillement. Attrape la racine, au niveau de ta tête.
Ne pas regarder en bas. Ne pas regarder en bas. Tremblante, elle saisit la prise qu’il lui avait désignée, et reposa ses pieds sur un rocher. Puis elle leva les yeux vers lui. Il lui adressa un sourire encourageant.
— C’est presque fini.

Quelques mètres plus loin, la paroi se fit carrément verticale et lisse. Zach désigna un buisson au dessus de sa tête.
— C’est ici. Par contre, tu vas devoir lâcher ma main quelques instants.
Ell vit sa silhouette escalader lestement les derniers mètres et disparut dans le buisson sombre. Puis ce buisson s’écarta légèrement, laissant entrevoir une grande faille dans laquelle il se tenait assis. Il se mit à plat ventre au bord, et tendit son bras. Elle le saisit, et il la hissa jusqu’à lui. Le buisson se replaça sur l’entrée de la faille, coupant toute lumière.

— Où sommes-nous ?
— Dans une petite grotte cachée sur cette falaise. Fais attention, c’est un peu bas de plafond. Il n’y a que moi qui connaisse cet endroit.
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Je l’ai découverte il y a quelques années, je l’utilise parfois pour stocker des choses. Jusqu’ici, hormis la nourriture, rien n’a jamais disparu. Mais en général, c’est simplement un lieu de bivouac plutôt confortable. Enfin, quand je suis seul.
— Quel est ce bruit ? De l’eau qui coule ?
— Il y a un petit ruisseau qui se déverse dans une vasque dans un coin de la grotte. Ce léger bruit a l’avantage de masquer nos sons, déjà un peu étouffés par la paroi et les buissons. D’ailleurs, je vais en profiter pour remplir les gourdes d’eau fraîche.

Elle l’entendit des bruits de pas s’éloigner rapidement vers le fond de la grotte, tandis qu’elle-même s’éloignait de l’entrée de la grotte, lentement, à quatre pattes et en essayant de ne pas se cogner.
— Mais comment fais-tu pour t’y retrouver dans cette obscurité ? Et pour ne pas te prendre la paroi ? Je ne vois absolument rien...
— Je connais cette grotte comme ma poche. Ça aide.

Elle l’entendit revenir et s’asseoir face à elle. Il prit doucement sa main et y déposa la gourde qu’il venait de remplir. L’eau était délicieusement glacée. Puis il fit de même avec un morceau de pain. Qu’il connaisse sa cachette les yeux fermés, d’accord, mais qu’il trouve directement sa main...
— Tu vois dans le noir, n’est-ce pas ?
Ses doigts étaient encore en contact avec les siens, et elle le sentit, pour la première fois, marquer un instant d’hésitation gêné.
— J’ai des yeux de chat, il paraît.
Le contact entre leurs doigts se rompit.

Alors qu’ils mangeaient en silence, elle réfléchissait. Ainsi, il voyait dans le noir... Ce genre de don était peu courant. Elle fit mentalement la liste des êtres qui avaient cette capacité. Les elfes et les nains, déjà, bien que le mécanisme soit totalement différent pour les deux races. Il y avait aussi les loups-garous, et les vampires... Elle eut un léger frisson et passa machinalement la main sur son cou, un peu soulagée de n’y sentir aucune marque de blessure.

Elle se rappela alors que si elle ne voyait rien, lui la distinguait parfaitement, du moins semblait-il. Avait-il suivi sa pensée sur son visage ? Voulait-il éloigner le sujet des « yeux de chat » ? Toujours est-il qu’il reprit la parole.
— Désolé, on fait mieux question confort. Mais au moins on est en sécurité ici.
— Tu penses vraiment qu’il peut y avoir d’autres brigands ?
Elle l’entendit soupirer.
— D’habitude, ce coin de forêt est plutôt calme, et ça m’a surpris d’en voir. C’est ma faute, j’aurais dû mieux vérifier. Ces deux gars étaient peut-être un cas isolé, mais dans le doute...
— Tu emmènes souvent des gens dans cette cachette ?
— Non. Tu es la première.

Zach

Il la vit terminer de manger avec un air pensif. Les brigands, la fuite, l’ascension, la chute, la cachette... Tout cela devait faire beaucoup pour quelqu’un qui n’avait pas l’habitude. Elle semblait un peu choquée, mais elle tenait étonamment bien le coup. Ou alors elle cachait-elle très bien son trouble ?

Il la vit frotter ses mains et ses bras. Avant qu’il ne fasse une remarque sur la température, elle anticipa.
— Il fait froid dans cette grotte.
Il se rappela qu’elle ne voyait rien, contrairement à lui. Cela devait être extrêment gênant pour elle, de se sentir observée sans pouvoir observer en retour.
— On ne peut pas faire de feu, et l’humidité n’aide pas. Installe-toi sur le lit, vers le fond, et couvre-toi le plus possible. Enfin, lit... le tas de bruyère. Ce n’est pas très confortable, mais c’est mieux que la roche, et ça isole du froid.

Pendant qu’elle s’installait, il se rapprocha de l’entrée et écarta légèrement le buisson qui la masquait. L’autre avantage de cette cachette, c’est qu’elle faisait un excellent point d’observation. La forêt était calme. Une lueur, très lointaine, dans la direction opposée à leur trajet. Brigands ou voyageurs ? Rien d’inquiétant vue la distance de toutes façons.

Il revint vers le fond de la grotte, et ne put s’empêcher de remarquer que Sélène tremblait.
— Tu as toujours froid ?
— Oui, un peu.
Il marqua une seconde d’hésitation, et se racla la gorge.
— Il reste un moyen de se réchauffer : se serrer l’un contre l’autre.
Il la vit froncer les sourcils et réfléchir quelques secondes. Puis elle se tourna vers lui.
— Bon d’accord. Mais tu as intérêt à garder tes mains de ton côté, sinon...
— Compris !
Il n’avait pas forcément envie d’entendre la liste des supplices qu’elle prévoyait de lui faire subir s’il avait le malheur de laisser traîner une main au mauvais endroit. De plus, son ton presque menaçant lui donnait l’impression qu’elle allait mieux. Et pour être honnête avec lui-même, sans cela, il aurait probablement eu froid lui aussi. Il défit sa ceinture qu’il posa près de lui, de façons à garder son épée à portée de main en cas de besoin, et s’enroula dans sa couverture, tout contre la jeune femme.

Sélène

Zach sentait la transpiration et le cuir de son armure –qu’il n’avait même pas enlevée–, mais elle réalisa subitement qu’elle-même ne devait pas sentir bien meilleur. Elle ne l’aurait pas admis tout haut, mais elle était soulagée de l’avoir près de lui. Non seulement il lui tenait chaud, mais sa présence, son souffle calme, même cette odeur la rassurait. Elle avait un peu de mal à réaliser tout ce qui s’était passé cette soirée. Il l’avait sauvée des bandits, l’avait amenée dans cet endroit si bien protégé et connu de lui seul... Était-il sincère lorsqu’il lui avait avoué qu’elle était la première à y pénétrer ?

Elle réalisa soudainement que si quelque chose se passait mal, elle était incapable de s’enfuir de cet endroit sans se rompre le cou. Il pouvait la garder prisonnière ici s’il le voulait. Que pourrait-elle faire, s’il décidait d’abuser de la situation ? Elle chassa cette idée. Il n’aurait pas attendu ce soir pour ça.

— Sélène ? Ça va ?
— Oui, oui...
Son visage n’était pas tourné vers elle. Il avait dû sentir son trouble aux battements de son cœur.
— Je peux te poser une question bête ?
— Euh, vas-y...
— Où tu as trouvé des bottes en si peu de temps, l’autre jour ?
Elle sourit.
— Ah, ça ! J’en ai discuté avec la tenancière de la taverne. Elle a été ravie d’échanger mes jolies chaussures contre une paire de bottines à elle. Même si elle m’a répété plusieurs fois que c’était une mauvaise idée de partir avec toi.
Il se mit à rire.
— Ça ne m’étonne pas de ma sœur ça.
— Et elle avait parfaitement raison : c’était une mauvaise idée de partir avec toi. Tu as vu dans quelle situation je me retrouve ?
Elle marqua une pause, puis se remémora la gérante de la taverne. Charmante femme, au teint pâle et aux cheveux roux...
— Euh, attends... c’est ta sœur ?
Elle n’avait pas besoin de voir son visage pour savoir qu’elle venait de pointer du doigt quelque chose. La tension dans son corps était explicite.
— Oui...
Son ton de réponse semblait gêné. Lui, qu’elle avait toujours vu si assuré, si calme, maître de lui-même, se trouvait si mal à l’aise sur ce genre de question ?

Zach

Il n’avait pas besoin d’entendre ses question ou ses interrogations. Son corps à côté du sien semblait lui crier qu’il se moquait d’elle. Pourtant elle ne disait rien... N’osait pas poser la question ? Il soupira. Au point où il en était...
— J’ai été abandonné bébé, sur le pas d’une porte. Les gens qui vivaient là, des bûcherons, m’ont recueilli et élevé comme si j’étais le leur. Mais effectivement, j’admets qu’il n’y a pas vraiment d’air de famille.
Surprise, Sélène se tut quelques instants. Puis elle reprit, légèrement gênée à son tour.
— Désolée...
— Il n’y a pas de mal. Tu ne pouvais pas savoir.

Elle laissa passer un moment de silence. Elle semblait plus détendue qu’au début. Il valait mieux qu’elle se pose des questions sur lui que sur tout ce qui s’était passé ce soir, finalement... Pourtant il sentait qu’elle réfléchissait encore. Elle reprit la parole quelques minutes plus tard.
— Je peux te poser une question à mon tour ?
Il haussa les épaules et sourit dans le noir –l’avait-elle perçu ?
— C’est ton tour.
— Ta capacité à voir dans le noir... Ça m’intrigue beaucoup. Tu n’aurais pas du sang elfe par hasard ?
Il soupira. Il aurait dû se douter qu’elle finirait par revenir là-dessus. Il arrivait bien à cacher ce don, habituellement, mais en l’emmenant dans cette grotte obscure, il était illusoire de s’imaginer le garder secret... Elle dut sentir sa gêne, et reprit doucement.
— Tu ne veux peut-être pas en parler ?
— Non, non... En fait, je n’en sais pas plus que toi. Rapport à ce que je t’ai dit plus tôt. Je ne connais pas mes géniteurs. Et puis tu sais, d’où je viens, elfe, ce n’est pas vraiment un compliment.
— Je sais. Je ne disais pas ça pour me moquer, rassure-toi. Tu ne t’es jamais posé la question ?
— Si, à vrai dire. Mais comment savoir ? Aller voir des elfes, et leur dire « Bonjour, est-ce que tu penses que je peux être ton fils  ?
Il la sentit sourire à cette plaisanterie.
— Certes.
Il hésita à la questionner plus. Elle avait l’air de connaître un peu le sujet...
— Comment tu ferais, toi, pour savoir ?
— En fait, il y a plusieurs façons de voir dans le noir. Peux-tu me décrire exactement comment tu fais ?
— Je n’ai pas l’impression de voir différemment. En fait si je laisse mes yeux s’accoutumer à l’obscurité, je finis par voir très bien. J’ai même été très surpris de constater que j’étais le seul de ma fratrie à pouvoir faire ça, je croyais ça tout à fait naturel... J’ai l’impression que s’il n’y avait aucune source de lumière, je ne verrais rien. Mais ça n’arrive jamais, il y a toujours un petit quelque chose...
Elle sembla réfléchir quelques instants, puis expliqua.
— Ça correspond bien à la vision d’un elfe. Les nains voient différemment : ils ont l’infravision, c’est-à-dire la capacité de voir la chaleur dégagée par les corps et les objets. Ce qui revient grosso-modo à voir dans le noir. Les loups-garous, eux, ont l’odorat tellement développé qu’ils ont une aussi bonne perception de leur environnement que s’ils avaient les yeux ouverts en pleine lumière. Il reste les vampires, qui comme certains magiciens, ont une vision nocturne parfaite grâce à leurs pouvoirs magiques. Ce qui n’a pas l’air d’être ton cas.

Zach était impressionné.
— D’où tu sais tout ça ?
— Je l’ai lu.
À ses battements de cœur et la très légère tension dans son corps, il sut qu’elle ne disait pas tout à fait la vérité. Il hésitait à la questionner, mais il risquait de la braquer. Or, il apprenait tout de même des choses intéressantes... Ce fut elle qui reprit.
— Après, il y a aussi des gens, des humains je veux dire, qui naissent avec une vision nocturne comme ça, sans explications, ni origines spécifiques. C’est plutôt rare cela dit. Vue ta silhouette, il est plus probable que tu aies des antécédents elfiques.
Elle avait ça d’un ton tout à fait neutre. Sans la moindre condescendance ou animosité.
— C’est drôle, tu n’as pas l’air de considérer cela comme une tare.
Il la sentit hausser les épaules.
— D’où je viens aussi, c’est très mal vu. Personnellement, je ne vois guère de différence. Les elfes sont des hommes comme les autres.

Zach se demanda d’où elle tenait cet avis assez ouvert, pour quelqu’un qui semblait venir du même coin que lui. Peut-être des lectures ? Ou... dans ce qu’elle n’avait pas dit ? Il avait voyagé avec beaucoup de gens, au cours de sa carrière ; certains étaient particulièrement virulents vis à vis des autres races humaines, d’autres n’en avaient rien à faire, d’autres les admiraient et les enviaient... Surtout les elfes, soi-disants plus beaux, plus agiles, plus sages, plus tout un tas de choses... Il se gardait en général de donner son avis sur le sujet, et personnellement, il attendait d’en rencontrer avant de juger. Il n’avait jamais croisé de nain, et avait entr’aperçu des elfes une fois. Bien sûr, ces derniers n’ayant pas besoin de lui pour traverer la forêt, et les nains n’aimant pas trop voyager, cela ne lui avait pas laissé beaucoup d’opportunités. Pouvait-il lui-même avoir du sang elfique ? C’était une question qu’il n’avait jamais envisagé sérieusement jusqu’alors. Mais Sélène semblait bien connaître le domaine... et ça, il était sûr que ce n’était pas du bluff.

Il entendit sa respiration et son pouls se ralentir. Elle s’était endormie. Bercé par ce rythme régulier et la chaleur de son corps à côté du sien, il ne tarda pas à faire de même.

Sélène

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Sélène mit un petit moment à savoir où elle était. La grotte était éclairée par la lumière du jour, qui filtrait largement à travers le buisson masquant son entrée. Elle pouvait enfin voir à quoi ressemblait cette fameuse cachette. Elle était plus petite que ce qu’elle s’était imaginé : allongée sur le lit de bruyère, elle touchait le mur froid de sa main droite alors que l’entrée n’était qu’à quelques mètres à sa gauche. Elle s’assit sur le matelas, finalement pas si inconfortable que cela.

Zach n’était plus étendu près d’elle, et il avait laissé à côté sa ceinture et son épée, sa tunique et son armure. Elle l’aperçut au fond de la grotte, cinq mètres plus loin, agenouillé auprès de la vasque où s’écoulait un mince filet d’eau. Son dos, fin et musclé, rappelait effectivement la silhouette des elfes, même si ses épaules étaient plus carrées. Et la force qu’il avait eue lorsqu’il fallait la hisser la veille au soir... Un demi-elfe ? Possible... Il y en avait quelques-uns à l’université de magie, mais elle n’avait pas forcément eu le loisir de les voir à demi-nus.

Elle réalisa soudainement que ce n’était peut-être pas très convenable de l’observer ainsi, d’autant plus qu’il ignorait probablement qu’elle était éveillée. Détournant le regard, elle se leva.
— Ouille !
Le plafond était effectivement bas. Entendant cela, Zach se retourna. Il lui sourit.
— Bien dormi ?
— Oui, à part le choc du réveil...
Elle chercha tout d’abord à ne pas le regarder, puis constata qu’il ne semblait nullement gêné d’être torse nu devant elle. Elle remarqua alors une marque rouge, longue d’une dizaine de centimètres, sur son épaule gauche.
— Qu’est-ce que tu as là ? Tu t’es blessé ?
Il regarda son épaule.
— Ah, ça... Je me suis pris un mauvais coup, il y a dix jours. Rien de grave.
— Fais voir ?

Zach

Sélène s’approcha, s’accroupit près de lui, et lui saisit le bras. Elle examina la coupure d’un air critique. Certes, ce n’était pas un coup si anodin... Même s’il avait déjà connu pire. Et la blessure était en bonne voie de cicatrisation.
— Tu n’avais pas pu recoudre ?
— Pas vraiment...
— Ne bouge pas.
Elle lâcha son bras, et se leva pour aller fouiller dans son sac. Il entendit quelques bruits de métal et de verre. Il avait entendu ces bruits, la veille, en transportant ce même sac, et n’y avait pas prêté attention dans l’urgence. Maintenant qu’il avait le temps de se poser la question, son contenu l’intriguait.

Elle revint rapidement, tenant une petite boîte métallique à la main qu’elle ouvrit.
— Tu sais, ça va, ne t’en fais pas pour moi.
— Donne ton épaule.
Le ton était calme, mais ferme. Presque surpris lui-même, il obéit. Elle étala délicatement un baume sur sa blessure. Il piquait légèrement, mais son odeur était agréable.
— Ça va accélérer la cicatrisation, expliqua-t-elle.
— Euh, merci.
Il ne savait pas quoi répondre d’autre. Certes, il avait l’habitude de se débrouiller seul, mais était-ce une raison pour ne pas accepter une petite aide spontanée ? Et puis, le contact de sa main n’était pas désagréable.

Il se leva, et alla ramasser ses affaires.
— Si tu veux, tu peux profiter de la vasque au fond pour te rafraîchir. Je vais faire un tour pendant ce temps.
Il lui adressa un sourire rapide, et sortit. Le soleil était déjà haut dans le ciel, et il savait qu’ils allaient devoir repartir rapidement, mais après ce qu’ils avaient vécu hier, prendre un peu de temps ne serait pas forcément perdu. Adossé à la paroi, debout sur la petite corniche en dessous de l’entrée de la grotte, il finissait de s’équiper tout en réfléchissant. Cette Sélène était décidément hors du commun... Quels secrets cachait-elle ? D’où tenait-elle tout ce savoir ? Quelles autres surprises l’attendait avec cette étrange voyageuse ? Il réalisa alors qu’il s’était mis à la tutoyer depuis la veille au soir. Elle aussi. S’en était-elle rendu compte ? Ça n’avait pas eu l’air de la choquer...

Aldariel

Elle entra dans la salle du trône. Cette salle était toujours aussi magnifiquement décorée, mais l’impressionnait bien moins qu’avant, et son air était décidé.
— Ah, Aldariel. J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit.
Son père lui souriait. Avait-il l’intention d’accepter ?
— Nous savons tous les deux que ce serait un grand honneur pour le clan d’avoir l’un des nôtres qui participe au grand tournoi humain de tir à l’arc, organisé par le duc De Vane. Mon confrère appréciait particulièrement ma venue, même bien après que ma blessure m’empêche de viser droit. Cela entretient les bonnes relations entre humains et elfes sylvains.
Aldariel n’ajouta rien. Pour le moment, ça se passait plutôt bien.
— J’ai discuté avec ton professeur de tir à l’arc, qui trouve que tu la surpasses quasiment. Nous pensons que tu ferais honneur au clan en participant à ce tournoi.
Elle sourit.
— Cependant... J’ai peur pour toi.
Son visage se ferma. Le convaincre allait être compliqué.
— Les humains n’aiment pas toujours les elfes, tu le sais.
— Mais tu as déjà été chez les humains non ? Ils sont si... différents ? Si dangereux ?
Il soupira.
— C’est différent. Déjà c’était il y a plus de dix ans, et les choses ont pu changer. Ensuite, tu es une femme.
— Ça change quoi ?
— Pour les humains, ça change beaucoup de choses. Tu sais, chez les humains, les femmes sont souvent soumises, et doivent obéir à leurs parents ou maris... on n’imaginerait pas les voir se promener seules.
Aldariel ouvrit des yeux ronds d’incrédulité.
— Sérieusement ?
— Je l’ai observé de mes propres yeux, crois-moi. Ce n’est pas le cas dans toutes les contrées humaines, évidemment, mais dans le fief du duc De Vane, c’est le cas.
— Tu penses que c’est vraiment dangereux ?
Il sourit.
— Laisse-moi terminer. Je ne veux pas que tu y ailles seule, c’est tout. J’ai cherché le compagnon idéal pour te protéger.
Aldariel leva les yeux au ciel. Si son père savait qu’elle n’était plus aussi innocente qu’elle n’en avait l’air... Enfin bon, s’il fallait supporter un garde ou deux pour avoir un peu de liberté, ça pourrait peut-être le faire. Et puis il pourrait être sympathique, voire... plus ?
— Je te présente Silwë, une guerrière qui nous revient de chez les humains.

Une jeune femme entra. Elle était habillée comme les soldats elfes, d’une tunique mi-longue verte, d’un pantalon blanc, et des bottes. Ses cheveux étaient tressés derrière son dos. À son côté pendait un fourreau ouvragé. Elle posa un genou en terre face au roi et à la princesse.
— Merci. Silwë, je te présente ma fille, Aldariel.
— Tu ne viens pas de me parler du risque que couraient les femmes seules chez les humains ?
— D’abord, vous serez deux. Ensuite, Silwë vient de passer cinq ans chez les humains, et elle les connaît très bien. Enfin, elle y a appris le maniement de l’épée chez le meilleur maître qui soit, donc elle pourra te protéger.
— Ça veut dire que tu me laisses y aller ?
Il sourit.
— Oui. J’ai envoyé un oiseau portant le message au duc, l’invitant à vous accueillir toutes les deux.
Aldariel retint un cri de joie.

Silwë

Silwë était debout face à une table où s’étalait une carte, dans un salon du palais. Elle réfléchissait à cette nouvelle aventure. Elle ne s’attendait pas à une telle responsabilité, à peine rentrée chez elle ! C’était un grand honneur et une grande confiance, car le roi lui confiait rien de moins que sa fille. Elle doutait presque de ses capacités à mener une telle mission...

Elle connaissait indirectement la princesse. Sa mère avait été son professeur particulier de tir à l’arc, et elle lui avait décrit une jeune femme à la fois déterminée et douée, mais aussi simple et sans complexes. Qu’en était-il en réalité ? Que serait le trajet avec elle ? Allait-elle devoir jouer les serviteurs en même temps que de garde du corps ? Elle n’était certainement pas très douée pour la première des tâches, en tous cas. Et savait-elle se défendre un minimum, ou allait-elle devoir la protéger à chaque pas ? En tous cas, elle avait eu l’air vraiment heureuse de partir à l’aventure. Pouvait-elle l’en blâmer ? Elle-même l’avait été aussi...

C’est alors que la princesse entra. Elle avait troqué sa longue robe contre une plus courte, vert très pâle, et un pantalon blanc. Des bottes avaient remplacé ses jolies sandales, et elle n’avait gardé pour bijou que son fin diadème. Elle portait son arc et un carquois en bandoulière, et une dague à la ceinture. Son avant-bras gauche était protégé par un bracelet d’archerie, en cuir, décoré de quelques motifs argentés. Au moins elle semblait équipée correctement.

Elle s’apprêta à s’incliner devant elle, mais Aldariel lui fit signe de s’abstenir. Elle s’approcha de la table.
— Quel est notre trajet ?
Silwë lui montra la carte étalée sur la table.
— D’abord nous allons sortir de la forêt des elfes par ici, en quelques jours nous y serons. Après il nous faut traverser cette région des humains. Trois ou quatre jours. C’est proche de la capitale humaine, où on trouve de tout, et les gens y sont assez ouverts d’esprit, et plutôt accueillants. Attends-toi à des regards curieux, ils ne voient pas des elfes tous les jours non plus.
— On ne verra pas la capitale ?
La jeune princesse prit un air déçu.
— Non, désolée. Cela ferait un détour de plusieurs jours, et nous n’avons pas tellement le temps...
— C’est dommage... On m’a dit que cette ville est très belle. N’est-ce pas là que tu as vécu ?
Silwë sourit. Elle serait bien aussi passée par la capitale, voir certaines personnes qui y vivent.
— Oui. Et croyez-moi, ça me ferait plaisir d’y retourner... Peut-être pourrons-nous y passer au retour ?
— Comment dort-on chez les humains ?
— Nous irons dans des auberges.
— Cela veut dire qu’on va aussi manger de la nourriture des humains ? C’est bon ?
— C’est différent, mais très bon aussi. Ne vous inquiétez pas pour ça. Elle se retourna vers la carte.
— Nous passerons par cette autre forêt ensuite, nous y serons plus à l’aise. Il faudra être prudentes, il y a parfois des bandits. Je ne connais pas cette forêt directement, mais je pense que nous n’aurons aucun mal à la traverser dans sa longueur. Une dizaine de jours je dirais.
Aldariel pointa du doigt la zone de l’autre côté.
— Et cette région, c’est celle du duc De Vane ?
— Presque, c’est celle d’un de ses vassaux. Nous allons la traverser, et encore celle-ci, avant d’arriver, après deux jours, au château du duc, enfin. C’est cette région qui est particulière : ils n’aiment pas trop les elfes et les autres races humaines, détestent la magie, et tout ce qui y ressemble de près ou de loin, sauf en ce qui concerne la magie liée aux dieux.
— Qu’est-ce qu’on fera ?
— Cela ne veut pas dire qu’ils vont nous attaquer, en principe, ils respecteront ta couronne de princesse et ton rôle d’ambassadrice. Mais on n’y sera pas forcément très bien vues. Au pire, on évitera les villages, et c’est tout.
— Et le duc, ça ne le gène pas ?
— D’après votre père, non, mais il a du mal à convaincre ses pairs. Il espère d’ailleurs que notre venue puisse changer –un petit peu– les choses... Mais nous verrons bien. Je ne connais pas cette région non plus, pour tout vous dire.

Elle laissa la jeune princesse observer la carte, pendant qu’elle vérifiait son équipement. Elle enfila par dessus sa tunique une armure légère en cuir, qu’elle avait faite faire chez les humains, ajustée à sa taille. Sans manches, elle ne couvrait que le buste et descendait à mi-cuisse, fendue sur les côté. Elle ajouta sa ceinture, avec le fourreau de son épée et de sa dague. Elle ajusta également les bandes de cuir à ses poignets, qui à la fois protégeaient contre les coups, gardaient les articulations à chaud, et fournissait un morceau de sangle en cas de besoin. Là encore, c’était un souvenir pratique de chez les humains. Puis elle vérifia le contenu de son sac. Tout était bon. Sauf peut-être de quoi se soigner en cas de problèmes. D’accord, il n’y aurait probablement pas de problèmes. Mais...
— Princesse ?
— Oui ?
Elle hésita une seconde. Est-ce que ce genre de chose se demande à une princesse ?
— J’ai entendu dire que vous étiez une bonne soigneuse ?
La jeune princesse sourit.
— En effet. Je pensais d’ailleurs emmener quelques baumes et de quoi panser des blessures. Penses-tu que ça puisse être utile ?
Elle poussa un soupir de soulagement.
— Oui, tout à fait.
La princesse sourit, puis ajouta.
— Est-ce que je peux te demander quelque chose d’un peu... inhabituel ?
— Euh... oui ?
— À l’instant où on quitte le village des elfes, arrête de m’appeler princesse. Appelle-moi par mon prénom, et dis-moi tu. S’il-te-plaît.
Silwë se redressa, suprise et soulagée en même temps.
— D’accord.

Aldariel

Aldariel examinait la chambre avec intérêt. Une petite pièce, avec deux lits humains et deux tables de chevet, une vieille armoire en bois, et dans un angle de la pièce, un petit miroir et un baquet vide posé sur une meuble. Une fenêtre de petite taille laissait entrer les dernières lueurs du soir. Elle voulait poser des questions sur tout, mais Silwë n’était pas encore montée.

Trois jours qu’elle étaient parties. Elles avaient quitté la forêt en début d’après-midi, et étaient arrivées dans un premier village humain. Un peu effrayée, elle n’avait pas quitté sa compagne –qui semblait très à l’aise– d’une semelle. Les gens les avaient regardées avec curiosité et bienveillance, et elles s’étaient dirigées vers l’auberge. Le repas qui y avait été servi –une soupe de légumes et de lard, avec du pain des humains– avait été une nouvelle surprise. Sa compagne l’avait dévoré avec appétit, mais elle-même avait eu un peu de mal avec ces nouveaux goûts et odeurs. Il paraît qu’on s’y faisait rapidement... Difficile à croire, mais elle verrait bien.

À cet instant, Silwë entra dans la pièce.
— Désolée, quelques détails à régler avec le gérant... Tu n’es pas encore couchée ?
— J’avoue que... ces lits m’intriguent...
Elle sourit.
— Si tu ne te sens pas à l’aise, tu peux toujours t’enrouler dans ta couverture elfique. Les couvertures humaines ont besoin d’être plus épaisses pour être aussi chaudes, c’est pourquoi leur aspect est plus grossier. Mais elles sont très bien !

Sans attendre sa réponse, Silwë se déshabilla et se glissa rapidement entre les draps. Un peu hésitante, elle l’imita. Ce n’était pas aussi inconfortable qu’à première vue, finalement.
— Pourquoi y a-t-il une bougie sur la table de chevet ?
— Rappelle-toi que les humains voient très mal dans l’obscurité, ainsi ils utilisent beaucoup plus de lampes que nous. Imagine-toi que là, pour lire, ils ont besoin de lumière supplémentaire.
— Ça doit être difficile d’être un humain ! Comment font-ils ?
— Je me suis dit la même chose. Et pourtant ils arrivent à faire des choses extraordinaires, alors... Peut-être cette difficulté les pousse à trouver des solutions ? C’est incroyable ce que les humains peuvent être plein de ressources et d’idées, parfois...

Aldariel fixa le plafond de la chambre pendant un moment. Elle se remémora les regards surpris des villageois en les voyant arriver. Beaucoup leur avaient souri. Mais certains les avaient regardées en fronçant les sourcils. Un homme s’était éloigné à la table la plus loin d’elles lorsqu’elles étaient entrées dans la taverne.
— Pourquoi certains humains nous détestent ?
Elle l’entendit soupirer.
— Déjà parce que nous sommes différents. Pour certains, avoir des oreilles pointues ou pas de barbe, ça suffit. Ensuite, je crois que certains nous envient. Ils nous trouvent plus beaux, plus intelligents, plus agiles. D’autres voient plutôt que nous sommes plus frêles, moins forts physiquement, que nous vivons dans les arbres, et nous voient comme des animaux sauvages. Il y a peut-être souvent un mélange des deux...
Elle marqua une pause, puis reprit.
— Et il y a, surtout, la différence des mœurs. Tu sais, depuis mon retour, j’ai un cousin qui m’ignore royalement, parce que soi-disant, je suis « devenue humaine ». Comme quoi, il ne faut pas grand chose... Et puis il y a autre chose aussi. Les humains ne contrôlent pas leur fertilité.
— Sérieusement ?
— Oui. Ils ne choisissent pas. Et en plus, ils considèrent qu’il est très mal d’avoir un enfant sans avoir un compagnon définitif.
— C’est un peu vrai chez nous, non ?
— Évidemment, mais eux ne peuvent pas le choisir. Résultat, ils sont assez coincés sur le sujet... Ajoute à ça le fait que certains considèrent qu’une femme doit être soumise, et je te laisse imaginer la réputation qu’on peut avoir auprès d’eux...
— Forcément, vu comme ça...
— Cela dit, ne t’inquiète pas trop, ça ne veut pas dire qu’on est en danger chez les humains. Je crois te l’avoir déjà dit, mais même s’ils ne nous aiment pas, ils nous respectent en général. Que ce soit à cause de nos armes, ou de crainte de créer des ennuis diplomatiques, ou simplement parce qu’ils n’ont pas envie de s’en mêler. Donc pas d’inquiétude.

Les humains étaient décidément surprenants. Il y avait d’autres questions qu’elle voulait poser. Et les autres races ? Les nains, par exemple, en avait-elle croisé ? Mais elle entendit à sa respiration qu’elle s’était endormie. Tant pis, elle aurait tout le temps de lui demander dans les jours qui viennent.

Silwë

La forêt, enfin ! Elle avait beau être habituée à vivre chez les humains, elle appréciait être au calme en forêt. Aldariel semblait elle aussi de nouveau à son aise, bien qu’elle se soit accoutumée très rapidement. Elle avait même mangé avec appétit la nourriture humaine de la taverne de ce matin. Mais ne plus sentir tous ces regards curieux, plus ou moins bienveillants, était reposant. De plus, la compagnie d’Aldariel était vraiment agréable, et elle avait de plus en plus la sensation de voyager avec une amie et non une princesse.

C’est vers le début de l’après-midi qu’elles entendirent un bruit inhabituel. Des cris, des bruits métalliques et de chevaux. Elles hésitèrent, puis la curiosité étant plus forte, décidèrent de s’approcher prudemment. À cet endroit, la végétation était très dense et les arbres très proches les uns des autres, ce qui leur permit d’arriver de façon très discrète. Quelques minutes plus tard, la scène s’étalait sous leurs yeux.

Sur un sentier, deux carosses tirés par des chevaux, dont un richement décoré, étaient arrêtés sur la route. Une dizaine de soldats à cheval –certains avaient mis pied à terre– les défendaient contre un groupe de pillards qui les avait pris en embuscade. Silwë observa la scène pendant quelques secondes, surprise. Les soldats avaient fort à faire, avec les brigands qui semblaient chercher à atteindre le carosse décoré en priorité. Il ne restait qu’un garde pour défendre le second, d’où elle vit apparaître une tête effrayée, et fermer précipitamment le panneau de bois qui servait de fenêtre. Le soldat se défendait vaillamment contre trois brigands, mais difficilement.

Aldariel n’était plus à côté d’elle. Elle avait lestement escaladé un arbre, et préparait déjà une flèche pour son arc. Avant de viser, hésitante, elle lui jeta un regard interrogateur. Elle lui répondit en hochant la tête, et en dégainant silencieusement son épée. Puis elle avança vers le champ de bataille.

Le trait fin et meurtrier, partant de l’arbre, toucha dans la nuque l’un des brigands, qui s’effondra. L’un des survivants, méfiant, fit signe à son comparse de rester face au garde pendant qu’il allait voir ce qui se passait dans cet arbre. Avançant dans les broussailles, et se retrouvant subitement face à Silwë, il poussa un cri de surprise, qui ne dura que le temps nécessaire pour recevoir une épée dans la poitrine. Elle enjamba son corps, et avança jusqu’à être au bord du sentier. Le brigand restant, le plus fort des trois, avait acculé le garde jusque contre la porte du carosse, et lui avait porté un coup violent au bras droit, lui faisant lâcher son épée. Parant les coups qu’il pouvait avec son écu, le garde, en très mauvaise posture, vit soudainement une lame venue de nulle part traverser la gorge de son adversaire. Derrière lui, la jeune elfe recula prudemment, cachée par la carrure imposante de l’homme qui s’effondrait lentement, et disparut à nouveau dans le buisson. Une seconde avant d’être parfaitement dissimulée, elle aperçut, sur sa droite, venant de l’autre carosse, un quatrième homme qui courait vers elle. Il l’aperçut, et ouvrit la bouche pour crier. Avant que le moindre son ne sorte de sa gorge, un second trait mortel, venant des arbres, toucha le brigand en plein dans l’œil.

Elle rejoignit Aldariel dans l’arbre et lui sourit.
— Merci, c’était tout juste.
Reprenant son souffle, elle observa avec elle le champ de bataille. Le soldat seul et blessé reprenait ses esprits, et avait visiblement du mal à comprendre ce qui s’était passé. À côté de l’autre carosse, les autres gardes avaient repris le dessus sur les brigands, et les survivants étaient en fuite. Elle remarqua alors que sa compagne, qui n’avait pas bougé, tremblait légèrement.
— C’est la première fois que tu tires sur quelqu’un ?
— Oui...
Elle lui posa la main sur l’épaule, doucement.
— Allez viens, inutile de rester ici. On finirait par être vues.

Aldariel

Les deux jeunes femmes repartirent, par la voie des arbres dans un premier temps, avant de continuer à pied. Elle avait agi d’instinct, sans trop réfléchir. Était-ce une bonne idée de s’impliquer dans un combat d’humains qui ne les concernait pas ? Pourtant son amie avait fait de même. Elles avaient failli être vues d’ailleurs... Elle réalisa qu’elle avait laissé quelques flèches... y feraient-ils attention ? Et qui étaient ces gens dans les carosses ? Trop de questions se bousculaient dans son esprit.

Elles s’arrêtèrent face à une large rivière, qu’elles longèrent jusqu’à trouver un moyen simple de la traverser. Arrivant près de ce qui ressemblait à un gué, elle virent passer trois hommes, qui couraient eux aussi vers le cours d’eau. Ils les aperçurent avant qu’elles n’aient le temps de se cacher. D’abord surpris, les hommes dégainèrent leurs épées et se tournèrent rapidement vers elles. Elle reconnut l’un des brigands qui avait attaqué les voyageurs... Le premier souriait.
— Faute de riche carosse à dépouiller, on ne sera peut-être pas bredouilles ce soir...
— Méfie-toi, elles sont armées quand même.
— Et alors ? Moi aussi.
Aldariel encocha une flèche et tendit son arc dans leur direction. Elle entendit son amie dégainer son épée à côté d’elle, et s’adresser à eux.
— Faute de riche carosse, vous pouvez aussi rester en vie ce soir. Faites encore un pas, et vous êtes morts.
Deux des hommes hésitèrent. Le premier qui avait parlé ne sembla pas prendre la menace au sérieux, et se mit à courir dans leur direction. Elle prit une grande inspiration, ajusta sa cible et lâcha les doigts. Il s’effondra à ses pieds, la poitrine transpercée d’une flèche. Silwë était restée en garde à ses côté et n’avait pas bougé. Les deux autres brigands se regardèrent, et s’éloignèrent rapidement.

— Bien joué, Alda.
Son amie était aller rechercher sa flèche dans le corps étendu par terre, puis était revenue près d’elle, et lui souriait. Il y avait du respect et de l’admiration dans son regard.
— Bon, on la traverse cette rivière ?
— Oui, oui... Est-ce qu’on va croiser d’autres brigands dans cette forêt ?
Silwë, qui s’avançait déjà dans l’eau, haussa les épaules.
— J’espère que non. Je ne pensais pas en croiser si tôt, tout de même... On va s’éloigner des sentiers humains, ça va aider je pense.

Elles traversèrent rapidement la rivière, puis marchèrent encore un moment, sans rien dire.
— Ça va, Aldariel ?
— Oui... Un peu de mal à réaliser, en fait.
Son amie la prit par les épaules.
— Tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. Tu es une vraie combattante, maintenant.
Elle sourit.

[

Samantha

Elle se concentra sur le pot qu’elle tenait entre les mains, et murmura une douce mélopée. Une pousse germa, sortit de la terre meuble, grandit et une superbe fleur finit par éclore. Elle eut un petit sourire satisfait.

Elle posa le pot par terre et se redressa en soupirant. Connaître les grands enchantements de la déesse et les utiliser pour être fleuriste, c’était un peu triste, c’est vrai. Elle avait hâte de pouvoir à nouveau endosser le rôle de prêtresse, et de quitter sa petite routine, mais pour cela il fallait qu’on ait cessé de la chercher. En attendant, travailler ses enchantements n’était pas inutile.

Cela faisait presque deux ans qu’elle s’était enfuie avec Uhr et ses amis, et les rumeurs qu’ils avaient entendues depuis étaient plutôt bonnes. Si tout le monde parlait de ce mystérieux enlèvement, l’histoire se modifiait petit à petit, et se ramifiait en de nombreuses versions toutes plus ou moins crédibles. Encore un peu, et à force d’entendre des récits différents, ils auraient oublié précisément qui ils étaient, elle et lui, et personne ne les reconnaîtrait, même au sein de la ville de Touryre.

En attendant, elle avait repris contact avec Khil, qui était actuellement installé à la capitale. Il avait beaucoup ri en entendant son histoire. En même temps, il y avait de quoi... Elle sourit, puis quitta la petite cour intérieure où elle faisait pousser ses plantes pour pénétrer dans la boutique. Malgré l’heure tardive, quelqu’un venait d’y entrer.

Un soldat se tenait dans l’entrée de la boutique. Grand, musclé, vêtu d’une cotte de mailles sur d’une tunique brune et un pantalon gris, ainsi que des solides bottes de cuir épais. Une ceinture à laquelle pendait une épée complétait sa tenue. Elle lui sourit.
— Uhr ! Tu as fini ta journée ?
Il soupira.
— Oui, enfin. Ce n’était pas de tout repos...
— Quel genre de problème ?
— Oh, rien de très grave. Mais devoir annoncer à une femme la mort tragique de son compagnon, ce n’est jamais drôle...
Il s’assit sur un petit siège, pendant qu’elle fermait la boutique.
— Elle devait être effondrée...
— Oui, et je t’avoue que j’étais plutôt mal à l’aise. Surtout que c’est plutôt le genre magicienne spécialisée dans le combat que douce et délicate épouse éplorée...
— Aïe. Elle n’a pas trop mal réagi ?
— Bah, comme quelqu’un qui apprend la mort de son compagnon, que veux-tu...
— Il était magicien, lui aussi ?
— Oui. Il a eu une dispute avec un confrère. Tous deux ont péri dans un incendie ravageur.
Samantha frissonna. Les disputes entre magiciens, ça ne plaisantait pas. Les prêtres, au moins n’étaient pas comme ça... Enfin, à bien y réfléchir, il y avait quand même des sacrées tensions parfois. Et puis, hm, son « enlèvement » ne s’était pas fait dans la délicatesse...

Elle prit un tabouret, s’assit à côté de lui et lui prit le bras.
— Sur quoi travaillaient ces magiciens, pour en venir aux mains comme ça ? Enfin, aux mains... façon de parler. Juste par curiosité.
— Je ne suis pas chargé directement de l’enquête. Mais d’après ce que j’ai compris, l’un travaillait sur des créatures exotiques fortement liées à la magie. L’autre était un soigneur et métamorphe.
Elle fronça les sourcils. Elle ne s’intéressait pas vraiment aux différentes branches de la magie, mais elle connaissait les grands axes de travail des magiciens, et pourtant elle n’avait jamais entendu parler de métamorphose.
— Métamorphe ? Ça existe, ça ?
— Je ne sais pas, visiblement oui.

Uhr

Elle ne disait rien, mais il voyait bien que le sujet l’interpellait. Depuis qu’il étaient revenus de Touryre, elle avait endossé le rôle d’une fleuriste, d’une jeune femme modèle de la cité –elle portait actuellement une jupe rouge sombre, un chemisier blanc et un petit corset noir–, mais il savait bien que derrière, elle brûlait d’envie de faire de grandes choses. Ils savaient tous deux qu’ils devaient attendre encore un peu, que leurs visages soient oubliés, mais ensuite, que feraient-ils ?

Il avait pensé « que feraient-ils » et non « que fera-t-elle ». Encore. Il savait que leur aventure les avait beaucoup rapprochés –et même plus–, mais de là à penser de la sorte ?

— Quand même, un métamorphe... Tu ne trouves pas ça bizarre ?
Il sursauta, interrompant le fil de ses pensées.
— Tu penses à quoi ?
— Déjà c’est surprenant qu’ils se soient tous les deux tués. Qu’il n’y en ait pas un qui ait pris le dessus.
— Tu verrais l’incendie qu’il y a eu, tout l’appartement a été ravagé il paraît...
— Oui, mais enfin, à force de manipuler le feu, ils devraient être habitués à le gérer non ?
— Où tu veux en venir ?
Elle haussa les épaules.
— Je me demande si c’est vraiment un accident et s’ils sont vraiment morts.
— Aucune idée. Mais tu sais, ce n’est pas à toi ni à moi que l’enquête a été confiée... Et puis comment le vérifier ?
Elle se redressa et lui sourit.
— Je peux le faire.
— Comment ?
— Trouve moi un objet qui leur appartient. N’importe lequel, et je te donne la réponse.

Il considéra un instant cette proposition. Il devait admettre qu’il était un peu curieux d’en savoir plus, mais ce n’était pas son travail...
— Mais ça ne va pas être évident de se procurer de tels objets. Je te rappelle que je ne suis pas chargé de l’enquête, et leurs appartements sont sous scellés maintenant...
Elle lui sourit.
— Ne connais-tu pas quelqu’un qui pourrait y pénétrer discrètement ?

Si, évidemment. Mais il n’avait pas vraiment envie de se mêler de cette histoire, ni d’y inclure Farl. Il le voyait peu ces derniers temps, et avait noté son humeur plutôt maussade. Depuis que Silwë avait quitté la garde, il y a six mois, il voyait bien que celui-ci n’était plus aussi enthousiaste qu’avant. Mais cela dit, une telle histoire lui changerait peut-être les idées.
— Tu crois que Farl aimerait s’en mêler ?
— Bah, c’est un plan douteux. Bien sûr qu’il aimerait s’en mêler.

Farl

Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas revêtu les vêtements sombres d’un assassin. Depuis qu’il avait décidé de changer de voie, il n’avait joué à ce jeu là qu’à deux ou à trois occasions. Avait-il perdu la main ? Dès qu’il avait une occasion, il s’efforçait de s’entraîner, discrètement, au maniement de ses armes, à l’escalade, et à être furtif. Même en tunique orange. Il n’était pas sûr de bien savoir pourquoi et dans quel but, d’ailleurs. Il appréciait énormément son travail de ménestrel, mais... il n’arrivait pas totalement à couper tous les ponts avec son ancienne vie.

Il sortit de chez lui par la fenêtre. Tout était calme, dans la rue. Il glissa sans bruit au sol et se dirigea vers le centre-ville. Aller chercher un objet personnel de ces deux mages... et les remettre en place après. Quelle drôle d’idée ! Mais Samantha semblait savoir ce qu’elle faisait. Et puis, personne ne le saurait...

Il leva les yeux. Le bâtiment devant lui portait les traces fraîches du terrible incendie. Cet immeuble de trois étages, abritant plusieurs locataires, avait failli finir totalement en ruine. Au dernier étage, les fenêtres avaient été scellées à l’aide de panneaux de bois. C’était là, dans l’appartement de feu le mage Mortag qu’il devait aller. Tout en constatant que cette expression était d’assez mauvais goût vue la situation, il escalada rapidement le mur, débloqua aisément un des panneaux de bois et se glissa à l’intérieur.

Il dut allumer une petite bougie de main pour y voir, tellement l’intérieur était sombre. Ah, s’il avait les yeux d’elfe de Silwë... Il secoua la tête. Ce n’était pas tellement le moment de penser à ça. Toute la pièce était carbonisée, et les deux traces de craie blanche au sol, dessinant les contours des deux corps, ressortaient d’autant plus. Il n’allait rien trouver ici. Il s’avança précautionneusement vers la pièce qui devait être la chambre, et finit par trouver, sous un meuble, une broche de métal à demi fondue. Il aurait peut-être du mal à trouver mieux, et puis c’était toujours un objet personnel, même abîmé. Samantha lui avait dit qu’elle se débrouillerait même dans ce cas.

Le second bâtiment qu’il devait visiter, la demeure du mage Septim, était un immeuble à quelques rues de là, dans une zone un peu plus aisée. Il semblait avoir plus de moyens. Fort heureusement, il n’était pas plus surveillé, et la fenêtre ne lui résista pas plus longtemps que les panneaux de bois de l’autre demeure.

À l’intérieur, un salon propre, des affaires très bien rangées –pour quelqu’un qui n’avait pas forcément prévu de mourir ce soir là– et quelques décorations. Il ne fallait pas traîner. Il se saisit d’un bougeoir ouvragé qui semblait avoir été utilisé récemment, et courut rejoindre Samantha.

Samantha

— Alors ?
Elle s’avança dans la petite pièce, où l’attendaient Farl et Uhr avec impatience et inquiétude.
— Tu en as mis du temps...
— Je voulais être sûre.
Elle s’assit à table avec les deux hommes, posant les deux objets au centre.
— Ce type-là, Mortag, n’est plus de ce monde, c’est sûr.
Elle désigna la broche fondue.
— Par contre, l’autre est vivant.
— Quoi ?
Ils avaient sursauté en même temps lorsqu’elle avait désigné le bougeoir.
— J’ai bien vérifié plusieurs fois. Il est en vie, j’en suis certaine.
Ils marquèrent un instant de silence. Tous suivaient la même pensée.
— Donc ce n’est pas un accident, c’est un meurtre.
Elle hocha la tête.
— Cette histoire de métamorphose m’a donné envie de vérifier. Avec une telle compétence, il doit être aisé de changer de visage, ou de changer celui d’un cadavre...
— C’est bien beau, mais que fait-on ? Je ne peux pas débarquer à la garde en leur expliquant ce qu’on a fait...
Farl se leva et ramassa les objets.
— D’ailleurs, je vais aller les remettre vite fait. Il ne faudrait pas qu’on s’aperçoive qu’ils ont disparu... On ne sait jamais. Je vous laisse débattre pendant ce temps.

Il ouvrit la porte et la silhouette sombre disparut dans la nuit. Elle regarda Uhr.
— Je me sens mal à l’aise de garder un tel secret. Si la garde le sait tôt, ils auront peut-être une chance de retrouver le coupable avant qu’il ne disparaisse pour de bon...
— C’est vrai, mais je risque ma carrière en faisant ça. J’hésite... Même si effectivement il faudrait leur dire. Peut-être les aiguiller sur cette piste ?
— Ils vont perdre trop de temps... C’est tellement bête... Pourquoi n’ont-ils pas pensé à faire appel à un prêtre pour ça ?
— Parce qu’il fallait deviner que les prêtres ont ce genre de pouvoir ? Il me semble que ce n’est pas de notoriété publique...
Elle soupira.
— Tu as raison. Attendons le retour de Farl, et nous discuterons de ça ensuite.

Elle rapprocha sa chaise de la sienne et posa sa tête sur son épaule.

Farl

De nouveau dans la chambre carbonisée, il prit bien soin de remettre la broche à sa place, et d’effacer toutes ses traces. Il avait fait de même chez Septim, tout était bon. Personne ne saurait qu’il était passé par là.

Il sursauta soudainement. De la lumière et des bruits de pas lui parvinrent depuis la pièce principale, par laquelle il était entré. Son sang se glaça. Quelqu’un était entré... Il éteignit rapidement sa minuscule bougie, se plaqua contre le mur, et jeta un œil à l’autre pièce.

La lumière n’était pas celle, jaunâtre, d’une bougie ou d’une lampe. C’était une lumière blanche, presque aveuglante, qui semblait sortir des yeux d’une silhouette de taille moyenne. Un mage ! Ici ! Cela confirmait que quelque chose de louche se passait ici. Allait-il venir vers lui ? Allait-il le voir, l’entendre, ou le détecter d’une façon quelconque ?

La silhouette, qu’il finit par identifier comme celle d’une femme, passa devant la porte derrière laquelle il se tenait et s’avança droit vers un pan de mur. Elle semblait l’examiner avec précautions, et fit briller ses yeux plus fort, vraisemblablement pour y voir plus clair. Un bruit venant de l’extérieur la fit sursauter, et elle se retourna. Elle tenait un bâton de mage à la main, qu’elle avait dirigé contre le bruit, en tremblant légèrement. Pas très à l’aise visiblement... mais toujours aussi dangereuse.

Elle se mit à regarder aux alentours, effrayée. Si elle se mettait à fouiller l’appartement, elle allait finir par le voir. Deux solutions : sortir et s’échapper tout de suite, ou... être totalement fou.
— Puis-je savoir ce que vous cherchez ici ?
Elle sursauta, et dirigea son regard lumineux dans sa direction. Il sortit de la chambre, et se posa devant elle, en tentant d’avoir l’air le plus calme possible. Ne pas dégainer ses poignards. Ne pas avoir l’air –trop– menaçant...
— Qui êtes vous ? Que faites vous ici ?
Elle semblait paniquée. Dans le même temps, des filaments aussi lumineux que ses yeux se mirent à voler autour d’elle, de son bâton, et se concentrer dans sa main. Un sort... Il frissonna et leva les mains.
— Calmez vous. Je doute que vous ayiez le droit d’être plus ici que moi. Peut-on discuter calmement ?
Elle sembla marquer un instant d’hésitation. Dans sa main, les filaments lumineux commençaient à prendre la teinte bleutée d’une étoile de glace aux bords acérés... Elle se redressa.
— Je me donne ce droit. Je n’ai pas confiance dans les gardes. Je ne crois pas à cette histoire d’accident qui a tué mon compagnon. Alors j’ai décidé de venir par moi-même. Et vous ?
Elle avança sa main vers lui, dans laquelle, en lévitation, l’étoile mortelle venait de prendre forme. Il n’avait jamais combattu de magicien, et ne savait pas qui serait le plus rapide, mais ce n’était pas le moment de le tester. Il s’avança et sourit.
— Hé bien, voyez-vous, je suis là pour à peu de choses près la même raison que vous. Et j’ai de sérieuses raisons de ne pas croire non plus à un accident.
Elle hésita, puis l’étoile de glace diminua légèrement. Des filaments s’en échappèrent, comme si elle disparaissait peu à peu comme elle était apparue.
— Expliquez vous.
Il eut du mal à retenir un soupir de soulagement.
— J’ai la certitude que Septim se fait passer pour mort, mais est vivant.
— Quoi ?
— Je veux bien tout vous expliquer, mais ne pensez-vous pas qu’on serait mieux ailleurs ? On pourrait finir par nous voir ou nous entendre...

La magicienne le regarda en fronçant les sourcils. Elle ne semblait pas tout à fait sûre de pouvoir lui faire confiance, ce qui était compréhensible en fait... Lui non plus, à vrai dire. Elle finit par reprendre la parole.
— D’accord. Mais pas avant d’avoir récupéré ce que je suis venue chercher ici.
Elle fit quelques pas vers un angle de la pièce, qu’elle éclaira de son regard luminescent. Elle passa ses mains sur le mur de briques noircies, et en trouva une descellée. Elle l’extirpa avec précautions, puis passa sa main dans l’ouverture.
— Ah. Mince.
Elle lui montra. Au fond de l’ouverture se trouvait une paroi métallique munie d’une serrure. Il hocha la tête.
— Qu’est-on censé y trouver ?
Elle semblait extrêmement tendue, mais le « on » sembla la rassurer un peu.
— Je sais qu’il y mettait des objets et documents auxquels il tenait. Peut-être qu’ils... nous ? donneront des indices.
Elle s’était mis au « nous ». Même s’il avait senti son hésitation, c’était bon signe.
— Je ne sais pas où il gardait la clé. Probablement sur lui...
— Une clé... normale ?
Elle fronça les sourcils.
— N’aurait-il pas protégé magiquement cette cachette ?
Elle secoua la tête.
— J’en doute. Je ne peux pas vérifier, il y a trop de distorsions magiques dans ce lieu, avec ce qui s’y est passé. Mais le connaissant, il aurait préféré une méthode plus classique. Si de nombreux mages savent s’en sortir face à un glyphe de protection magique, peu d’entre eux savent forcer une serrure, en réalité. Enfin, de façon non destructrice, si vous voyez ce que je veux dire.
Il eut un petit sourire.
— Je vois tout à fait. Et, si vous me permettez, c’est tout à fait dans mes compétences.
Elle recula pour le laisser passer.
— Je vous en prie.

Il s’agenouilla devant la serrure, et sortit de sa tunique ses outils. Il avait déjà pratiqué ce genre de jeu, il y a longtemps, mais les réflexes revinrent rapidement. La serrure était complexe à crocheter, mais il y parvint au bout d’une minute. Au fond de ce qui ressemblait à un coffre d’acier, il y avait des rouleaux de papier et un large rubis monté sur un collier d’or. Elle eut un sourire en les saisissant.
— Bravo. Allons regarder cela ailleurs, comme vous l’avez proposé.
— Tout à fait. Je propose de venir chez les amis qui m’ont envoyé ici.
Elle eut un regard légèrement méfiant, puis finit par accepter.

Ils marchaient dans la rue, faiblement éclairée par quelques lampadaires. S’ils ne croisaient pas grand monde à cette heure tardive, les rares passants ne semblèrent pas leur prêter attention. Farl avait l’habitude de ce genre de situation : la tenue d’assassin était conçue pour disparaître aisément dans les ombres, mais aussi pour apparaître tout à fait normale –le noir n’étant pas si rare– en pleine lumière. La tenue discrète idéale en somme. N’étant plus ébloui par son regard magique, il pouvait désormais observer la magicienne. Grande, mince, aux longs cheveux noirs, vêtue d’une longue robe noire –pour le deuil, ou la discrétion ? Peut-être les deux, en fait–, ses traits semblaient tirés comme si elle était épuisée ou particulièrement éprouvée. C’était probablement le cas, en fait... Il lui aurait donné une quarantaine d’années, et sans ce visage fermé et ces traits tirés, elle devait être belle. Elle marchait d’un air décidé, sans cacher son bâton de magie, surmonté d’une grande pierre bleu glacé.

Uhr

Mais que faisait Farl ? Il aurait dû être rentré depuis un moment déjà. Ou était-ce seulement le temps qui lui paraissait si long ? Il soupira. Et s’il lui arrivait quelque chose ? S’il était vu ? Le couvrir serait très compliqué...
La tête posée sur son épaule, Samantha murmura.
— Tu dors ?
— Non. Je m’inquiète pour Farl.
Elle hocha la tête.
— Moi aussi, un peu. Mais tu sais, il est très doué...
— Je sais, mais... il a mis moins de temps la première fois non ? Il n’a aucune raison d’être plus lent cette fois-ci...

À ces mots, il entendit, non sans un certain soulagement, quatre coups nets sur la porte d’entrée. La silhouette sombre et familière de Farl se profila. Il sursauta lorsqu’il s’aperçut qu’il n’était pas seul, et fut d’autant plus surpris de reconnaître la personne qui l’accompagnait.
— Zanakielle ! Mais...
À son tour, elle marqua un instant de suprise.
— N’êtes-vous pas l’un des gardes qui est venu cet après-midi ?
Il hocha la tête.
— En effet. Farl, peux-tu m’expliquer...
Le jeune homme sourit, ferma la porte et proposa un siège à la magicienne. Puis raconta l’étrange rencontre qu’il avait faite sur les lieux de ce qu’il fallait désormais appeler un crime.

— J’avais aussi un doute quand à cette histoire d’accident. Mais je sais que la douleur d’avoir perdu mon compagnon aurait pu me rendre folle... au moins aux yeux des autres, et rendre mes soupçons absurdes. C’est pourquoi je n’ai pas pensé à vous en parler. Et que je suis allée vérifier par moi-même...
Elle fit une pause, et détourna le regard de la lumière de la bougie, étouffant un sanglot. Il préféra ne pas relever, et prit la parole.
— Comme vous pouvez le constater, vous aviez hélas raison.
— Comment pouvez-vous être sûr que Septim est vivant ?

Samantha

Elle hésita quelques instants. Non seulement elle n’avait révélé à personne son identité jusque là, mais en plus à une magicienne... Traditionnellement, mages et prêtres s’entendaient toujours assez mal. Chacun faisait ses miracles dans son coin, en gardant ses secrets.

Mais l’heure n’était pas à ce genre de querelle.
— Je suis une prêtresse. Je possède ce genre de pouvoir, sous certaines conditions, par exemple le fait d’avoir en main un objet appartenant à ma cible. C’est pourquoi Farl était sur place, il est allé prendre puis remettre ces objets.
La magicienne eut un mouvement de recul, et la considéra avec un mélange de surprise et de dégoût. Après un instant de silence, son visage se radoucit légèrement, et elle parut gênée.
— Excusez ma réaction. C’est idiot.
— Il n’y a pas de mal, la rassura-t-elle. Toujours est-il que j’ai la certitude que Septim est vivant, contrairement à...
Elle s’interrompit. La magicienne s’était levée, et avait fait quelques pas, leur cachant son visage. Samantha voyait bien que la pauvre femme était terriblement éprouvée. Mais que pouvait-elle faire ?
— Et si nous revenions à ce que nous avons trouvé ?
Elle se retourna brusquement, et déposa des objets sur la table. Une liasse de papiers, et un collier ouvragé. Le visage de Zanakielle était de nouveau ferme et décidé, malgré ses yeux légèrement rouges. Tous trois hochèrent la tête, préférant se concentrer sur cette nouvelle tâche.

Ils firent un premier tri rapide. Après avoir mis de côté le bijou –qui n’était vraisemblablement qu’un objet de grande valeur mis à l’abri–, et un certain nombre de documents administratifs importants, ils trouvèrent trois ou quatre feuilles, écrites à la main, qui ressemblaient à des notes de recherche.

— Effectivement, il m’avait parlé de ça... Regardez. Ce document n’est pas de sa main, c’est une lettre qu’on lui a transmise. Un rapport d’un garde vivant dans un village près de la forêt de Sossirant. Il raconte une trouvaille bizarre, le cadavre d’une créature inhabituelle, charriée par des débris de la rivière.
Elle leur montra la lettre, où on pouvait lire la description d’un insecte de la taille d’un gros chien. Mais lorsque le garde avait voulu la nettoyer pour l’observer plus en détail, la carcasse s’était en partie dissoute. En dessous, avec une autre écriture, que la magicienne identifia comme celle de Mortag, une note : « araknes ? ».
— Qu’est-ce que cela ?
— Les araknes sont des créatures aujourd’hui disparues. Des sortes d’araignées géantes... Ah, justement, les documents suivants en parlent !

Les pages suivantes étaient visiblement des notes prises à ce sujet. Ces sortes d’araignées –elle eut un frisson à les imaginer, et elle remarqua que les trois autres ne semblaient pas très joyeux à cette évocation non plus– semblaient vivre originellement dans des grottes très sombres, ne sortant que lorsqu’elles n’y trouvaient pas assez à manger, et encore, seulement de nuit. Supportant mal la lumière et surtout l’eau pure, elles n’existaient que sous les contrées très chaudes, où il ne pleuvait quasiment jamais. Et même là-bas, jugées trop nuisibles, elles avaient été chassées par les elfes noirs et les humains, et il n’en restait plus en théorie.

— Il y aurait donc de nouveau ces créatures dans la forêt ? Comment ?
— Il est très peu probable qu’elles soient apparues toutes seules, surtout dans un environnement qui leur est hostile, ajouta Uhr.
— Oui, et s’il n’y avait que ça, pourquoi chercher à faire disparaître celui qui travaille sur le sujet et ses documents ? Ajouta Zanakielle.
Farl, qui avait somnolé, épuisé, en écoutant la conversation, se redressa pour faire une remarque.
— La forêt de Sossirant est très grande, largement inexplorée il me semble, il peut y avoir n’importe quoi, y compris des grottes assez grandes et profondes pour y loger ces bestioles... non ?

Ils firent une pause pour faire le point. Si Septim avait cherché à cacher les découvertes de Mortag, c’est que quelqu’un était vraisemblablement en train de les réintroduire au cœur de cette forêt. Et secrètement.
— Mais, interrompit Uhr, il faut trouver quel est son intérêt là-dedans. Il, ou elle, ou eux, ne ferait pas ça pour le plaisir de voir réapparaître une pauvre créature disparue.
— N’y a-t-il pas un moyen de les contrôle d’une façon ou d’une autre ? Proposa Samantha.

[

Zach

Deux jours s’étaient écoulés depuis leur mésaventure. Deux jours qui avaient été plutôt calmes. En s’éloignant encore des sentiers, ils n’avaient pas recroisé de brigands, même si la forêt y était plus dense encore. Sélène commençait à se sentir à l’aise en forêt –ou était-ce une aisance avec lui ?– et avait beaucoup moins de difficultés à suivre son rythme. Il se surprit à la considérer comme une amie et plus une cliente à transporter d’un point à un autre.

Elle marchait à côté de lui, un long bâton de marche à la main. Il lui avait taillé une branche qui lui servait non seulement de support pour avancer, mais aussi –potentiellement– de moyen de défense. Il avait été impressionné par son courage face aux deux bandits, et avait proposé de lui apprendre quelques techniques.

Il lui sourit alors qu’elle passait à côté de lui. Il sentait encore le coup qu’elle lui avait mis dans le côté droit. Heureusement qu’il n’avait pas enlevé son armure... Ou peut-être aurait-il eu droit à une de ses potions bizarres ? Sa coupure à l’épaule gauche était complètement guérie, grâce à elle. Sans ça, il aurait probablement senti la blessure le tirailler plusieurs semaines... Elle lui rendit son sourire. La soirée s’annonçait plutôt bien.

Sélène

Sélène s’arrêta sur le lieu de bivouac. Depuis ces quelques jours, elle était à présent très à l’aise en forêt. Ou était-elle très à l’aise avec son guide particulier ? Elle essayait de l’imaginer accompagnant d’autres voyageurs, mais elle doutait fort qu’il avait la même familiarité avec d’autres... Entre eux s’était tissée une solide complicité.

Alors qu’il s’accroupissaient tous les deux pour préparer le feu –elle n’avait pas sa technique, mais elle apprenait vite–, elle aperçut, dans son dos, quatre disques rouges, brillants, dans l’ombre. Elle se redressa subitement.
— Zach ! Derrière toi...
Il pivota instantanément en entendant le ton de sa voix.
— Qu’est-ce que c’est que...
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Ce qui surgit des buissons lui arracha un cri de surprise et d’horreur. La créature ressemblait à une araignée, noire, de la taille d’un gros chat. Les lumières rouges étaient ses yeux, qui brillaient dans les ombres de la forêt. Elle n’en avait vu que dans des livres jusque là, et rien que le dessin était déjà peu rassurant...

Zach

— Une arakne !
Zach avait dégainé son épée. Lorsque la créature se jeta sur lui, il fit un pas de côté, et d’un geste vif, planta son arme dans son corps. La bête roula au sol, recroquevillant ses longues pattes, alors qu’un liquide noir coulait de sa blessure. Rapidement, elle ne bougea plus et la lueur rouge de ses deux paires d’yeux s’éteignit. Assez étrangement, le sang noir coula de sa lame sans y laisser la moindre trace, comme s’il ne pouvait pas adhérer au métal.
— Quelle est cette horreur ?
Il leva les yeux vers Sélène, aussi effrayée que lui.
— Une arakne. Je n’en avais vu que dans des livres jusque là... Je croyais que ces créatures étaient éteintes, du moins sous nos contrées. Que fait-elle ici, je n’en sais rien...
Du bout de son bâton, elle remua le cadavre de la bête, retenant un frisson d’horreur. Il remercia ses réflexes, sans lesquels... il ne préféra pas imaginer la suite.
— Elles attaquent rarement seules, il ne vaudrait mieux pas rester ici...
— Attention !
Deux autres créatures venaient de sortir du sous-bois. Il se plaça entre elles et Sélène, et sortit son couteau de sa botte. Deux adversaires humains, il avait déjà fait, mais deux bestioles comme ça...

La plus grosse des créatures bondit, et vint s’embrocher sur son épée et y resta. D’un geste ample, il dégagea le corps inerte de la bête de son arme –au moins, elles n’étaient pas très résistantes– et chercha du regard la deuxième. Une douleur extrêmement vive le saisit dans la cuisse droite. L’arakne venait d’y planter ses mandibules.

Avant qu’il n’ait le temps de la frapper de son couteau, Sélène se précipita, et au lieu d’utiliser son bâton contre la créature, elle lui déversa le contenu de sa gourde. À sa grande surprise, la bête lâcha prise et fit un bruit qui ressemblait à un cri de douleur. L’eau semblait la brûler, et une fumée inquiétante semblait s’échapper de son corps. Elle s’écroula sans vie à ses pieds.
— Les araknes ne supportent pas l’eau pure, expliqua-t-elle. Donc le meilleur moyen de se mettre à l’abri, c’est de trouver une rivière ou un lac. Et vite. Même un petit ruisseau suffira...
Zach regarda aux alentours, craignant de voir arriver une autre de ces horreurs, mais pour le moment, rien. Il s’adossa à un arbre et jeta un œil à sa jambe.

Sélène

— Assieds-toi.
Il obéit, en retenant difficilement une grimace de douleur. Elle examina la plaie. Deux ouvertures profondes et larges, les traces des mandibules de l’arakne. Heureusement, elle n’avait laissé aucun morceau, mais elle savait que ce n’était pas suffisant, car elles étaient venimeuses...
— Première étape, nettoyer ça. Après, je vais te donner quelque chose pour retarder la diffusion du poison...
— Poison ?
— Un poison qui paralyse lentement, et tue en une dizaine d’heures. Ne bouge pas, je te dis !
L’inquiétude se lisait sur son visage. Elle essaya de le rassurer.
— Je sais fabriquer l’antidote pour ce genre de cas. Mais cela prend du temps, et il faut trouver les bonnes plantes...
Il lui prit le bras.
— Donne-moi ce que tu peux, et mets-toi à l’abri de suite... Si tout se passe bien, tu peux peut-être revenir à temps avec l’antidote. Sinon... au moins tu seras en sécurité. Pas la peine d’être deux à mourir ici.
Elle le regarda. Elle réalisa alors que pour rien au monde elle ne le laisserait ici.
— Oh, et puis zut.
Il n’y avait qu’une seule solution, et elle le savait. Elle rejeta ses cheveux en arrière, dégagea son bras de sa prise, et se releva.

Zach

Il la vit se redresser, et son regard se mettre à briller. Plus précisément, des filaments de lumière blanche, légèrement moirés, traversèrent son iris. Elle lâcha son bâton de marche, et apparut alors dans sa main droite, à la place, un long bâton, couleur bois, fait de deux branches entrelacées, presque aussi grand qu’elle. Au sommet, les deux branches entouraient ce qui ressemblait à une pierre, qui brillait de la même façon que ses yeux.

Une sorcière ! Il ne savait pas s’il devait hurler, ou s’enfuir en courant. De toutes façons, vue sa jambe, elle le rattraperait vite. Et à choisir, il préférait mourir de la main de Sélène que par un poison lent...

Ses yeux brillèrent plus fort alors qu’elle s’approchait de lui. D’autres filaments de lumière semblaient voler, partant ou arrivant vers la pierre de son bâton. Certains semblaient converger vers sa main gauche, qui devenait de plus en plus lumineuse. Elle était magnifique ainsi. Magnifique et terrible.

Elle posa sa main sur sa cuisse. Stupéfait, il sentit la douleur s’apaiser, les chairs se refermer, lentement. La lueur presque aveuglante de ses yeux s’apaisa, les filaments lumineux disparurent. Sous sa main, toujours posée délicatement, il savait que sa jambe était intacte. Les yeux de Sélène étaient de nouveaux normaux. Quelques gouttes de sueur perlaient de son front. Elle le regardait intensément.

Tremblant, il posa sa main sur la sienne. Une partie de lui-même lui criait de s’enfuir pendant qu’il en était encore temps. Qu’il risquait de tomber sous son charme. Qu’elle était en train de l’ensorceler. Une autre voix, plus raisonnable, lui posait des milliers de questions. Les sorciers devaient-ils forcément être maléfiques, après tout ? Ne venait-elle pas de lui sauver la vie ? Qu’avait-elle fait de mal ? Une troisième petite voix, mais criant plus fort que les autres, lui proposait de ne rien dire, et de la serrer dans ses bras. Les trois consciences finirent par se mettre d’accord sur le fait que, s’il voulait éviter de tomber sous son charme, c’était déjà bien trop tard.

— Merci.
Elle lui sourit, puis son visage se ferma.
— Inutile de te dire que, désormais, tu partages un secret dangereux...
— Je sais. Tu risques d’être brûlée vive, et moi avec, rien que pour avoir pris ta défense.
Elle sembla un peu rassurée de l’entendre dire qu’il la défendrait sans conditions.
— J’espère que personne ne nous a vus, ou entendus...
Comme répondant à son interrogation, des éclats de voix leur parvinrent. Ils sursautèrent tous les deux.
— Il y a des gens ! Je suis perdue !
À l’idée de devoir mourir de la main de ses pairs après avoir survécu aux araknes, Zach ne réfléchit pas longtemps. Il ramassa son épée, et bondit dans la direction des voix.

Aldariel

— Aldariel... C’est quoi ces horreurs ?
Les deux créatures gisaient sur le sol, devant elles. L’une était transpercée d’une flèche, l’autre fendue en deux.
— Ça me dit quelque chose... je crois que j’ai vu ça dans un livre. Des araknes, si mes souvenirs sont bons ? Attention, là !
Deux autres bêtes s’approchaient à grande vitesse. Silwë bondit, et cueillit au vol la première. Aldariel voulut armer une flèche, mais elle était trop près pour avoir le temps de viser. Elle fit deux pas rapides en arrière pour tenter de gagner du temps. La créature avait bondi. Alors qu’elle tentait d’esquiver, elle vit son amie, à sa gauche, s’interposer, et son épée la transpercer d’un coup d’estoc.

Elle recula encore de quelques pas, l’arc tendu. Plus d’autre arakne en vue. Elle se tourna alors vers son amie, agenouillée au sol, le visage crispé par la douleur.
— Sil !
L’épée avait si bien traversé la bête que son corps s’était enfoncé jusqu’à la garde, et que ses mandibules s’étaient plantées profondément dans son poignet. S’asseyant à ses côté, et tout en surveillant les environs, Aldariel commença par dégager avec précaution les pinces de l’arakne. Son avant-bras comportait deux entailles. L’une des mandibules avait été amortie par la bande de cuir qui entourait son poignet, l’autre s’était plantée directement dans la chair, et la plaie était inquiétante.
— Avant toute chose, tu vas boire ça.
Elle sortit un petit flacon de son sac.
— Un antipoison. Il met un peu de temps à faire effet, donc bois-le de suite.
Silwë obéit, tandis qu’elle cherchait dans son sac de quoi nettoyer la plaie. C’est alors qu’elle aperçut, dans l’obscurité, une lueur vive derrière les arbres, à une trentaine de mètres environ. D’autres araknes ? Ou pire encore ?
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Elle ramassa son arc, et Silwë son épée, en grimaçant légèrement. Toutes deux avancèrent vers la lueur qui s’estompait lentement.
— Ça ira ton bras, Sil ? murmura-t-elle en voyant le sang couler de la plaie.
— On fera avec...
La lueur, qui diminuait, semblait venir de derrière un large arbre. Il y avait des voix. Sentant le danger, Aldariel se mit à l’abri dans un buisson, tandis que son amie, toujours devant elle, prit son épée à deux mains et s’approcha de l’arbre. C’est alors qu’un homme surgit et se rua sur Silwë.

Zach

Son adversaire était plus petit que lui, mais il parait ses coups avec précision. Il ne devait pas le sous-estimer. Sur le troisième coup qu’il lui porta, il sentit pourtant une certaine faiblesse dans la parade. Maintenant le contact de sa lame contre la sienne, il força son adversaire à écarter son épée vers la gauche. Dans le même mouvement, il lui donna un coup d’épaule qui l’envoya contre l’arbre, tout en saisissant son poignet de sa main libre.

À sa grande surprise, l’adversaire lâcha son arme en laissant échapper un léger gémissement de douleur. L’avant-bras qu’il maintenait était couvert de sang. Il constata alors que celui qu’il avait pris, au vu de sa silhouette, pour un adolescent, était en fait une jeune femme. Une elfe, même, corrigea-t-il. Stupéfait, il laissa passer une seconde qui faillit lui être fatale. De sa main gauche et valide, l’elfe avait dégainé une fine dague, qu’il para de justesse, tandis qu’un violent coup de genou le cueillit dans les côtes et le fit reculer de quelques pas.

Elle chercha à se dégager de sa prise sur son poignet blessé, mais il garda les doigts serrés. Il esquiva un nouveau coup de dague en se rapprochant d’elle. Il était de toutes façons un peu trop près pour utiliser convenablement son épée. Entourant ses épaules de son bras droit, il la souleva d’un coup de hanche et l’accompagna au sol. Sous le choc, le souffle coupé, la jeune femme lâcha sa dague. Maintenant fermement son poignet droit par terre, il posa son genou contre sa poitrine pour l’empêcher de se relever. Elle cessa de chercher à se dégager lorsqu’il posa la lame de son épée à plat sur sa gorge.

C’était la première fois qu’il voyait une elfe de si près. Il l’observa avec curiosité. Ses cheveux fins étaient retenus par une longue tresse, et ses yeux bleus marquaient un mélange de colère et de peur. Mais à part ses oreilles pointues, elle n’était pas si différente physiquement d’une humaine, finalement... Elle portait une armure légère de cuir, qui ressemblait beaucoup à la sienne. En revanche, la tunique en dessous était d’un tissu étrange, en apparence très léger, qu’il n’avait jamais vu. Son regard se porta vers son avant-bras. La blessure qui s’y trouvait rappelait beaucoup une autre qu’il avait subie il y a très peu de temps... Elle aussit s’était battue contre des araknes ? Le souvenir de la douleur associée lui donna des frissons, et il desserra très légèrement son étreinte.

Reprenant ses esprits, il appuya légèrement la lame contre sa gorge.
— Tu vas me dire qui tu es, ce que tu fais là, et pourquoi tu nous espionnes.
Il n’eut pas le temps d’attendre sa réponse. Zach sentit soudainement une pointe acérée se poser sur sa nuque. Il aurait dû se douter qu’elle n’était pas seule...
— Je vais répondre à sa place. Elle, c’est le garde du corps de la princesse elfe Aldariel Lalrilë, qui t’ordonne de la lâcher immédiatement si tu ne veux pas que cette flèche traverse ton cou.
Le ton de la voix était impératif, et la pointe dans sa nuque l’était tout autant. Un regard rapide en arrière lui laissa entrevoir une silhouette délicate, vêtue de vert pâle, armée d’un arc tendu vers lui.

Silwë

Elle n’avait rien pu faire. Elle enrageait d’être ainsi blessée, et à la merci de son ennemi. Le brigand qui la maintenait au sol l’observait avec une fascination inquiétante. Son arme était posée à plat sur sa gorge, signe qu’il n’avait –apparemment– pas l’intention de la tuer tout de suite. Peut-être comptait-il abuser d’elle avant ? Ce n’était guère mieux...
— Tu vas me dire qui tu es, ce que tu fais là, et pourquoi tu nous espionnes.
Son ton la suprit presque autant que sa phrase. Il y avait une note petite d’inquiétude dans sa voix. Que voulait-il, finalement ? Elle tenta de reprendre son souffle, mais le poids de son genou sur sa poitrine n’aidait pas. Et son bras, qui la faisait souffrir... Elle s’apprêtait à répondre, quand elle aperçut, derrière lui, la silhouette de sa compagne, son arc tendu, le menacer à son tour.

L’homme sembla hésiter. Si Aldariel décidait de le tuer, il avait de toutes façons le temps de l’égorger avant de mourir. De même, il pouvait choisir de la tuer elle, mais le payerait de sa vie. Il sembla choisir la solution raisonnable. Elle le vit éloigner lentement son épée de sa gorge, sans la quitter des yeux. Mais il ne l’avait pas encore lâchée.

C’est alors que de derrière l’arbre surgit une jeune femme, portant une longue robe violette et un bâton de magie dans la main droite.
— Lâche-le immédiatement.
Ses yeux et son bâton se mirent à briller, et des filaments d’une lumière presque aveuglante vinrent se concentrer juste au dessus de son autre main, qu’elle tenait paume vers le ciel. Une sphère lumineuse s’y forma, d’abord rouge sombre, puis qui s’éclaircit progressivement jusqu’à devenir quasiment blanche. Une boule de feu...

Toujours immobile, impuissante, elle vit Aldariel hésiter, tandis que l’homme avait pris une expression mêlant soulagement, crainte et surprise. C’est alors qu’elle remarqua des lueurs rouges, dans l’obscurité, derrière la magicienne. Elle essaya de crier, mais avec le poids qui écrasait sa poitrine, seuls quelques mots en sortirent.

Zach

Il sentit un mouvement venant de l’elfe qu’il tenait toujours plaquée au sol. Son visage était tourné vers Sélène, mais son regard semblait focalisé, non pas sur la jeune femme, mais derrière...
— Les... ara... Il porta son regard dans sa direction, essayant de ne pas se faire aveugler par la lumière émise par la magicienne. Puis il hurla.
— Sélène, écarte-toi !
Il entendit alors avec effroi, dans son dos, le bruit de la corde d’un arc qui se détendait.

Sélène

Sélène obéit instinctivement et fit un pas rapide vers la droite. Une énorme arakne bondit à l’endroit où elle se tenait quelques secondes plus tôt, et y fut accueillie par une flèche droit dans un de ses yeux. La bête continua sa course et s’effondra, inerte, aux pieds de Zach, stupéfait. Une seconde créature, arrivant du même endroit, se dirigea droit vers elle. Avant de lui laisser le temps de réagir, elle reprit le contrôle de sa boule de feu –toujours suspendue dans les airs, là où elle l’avait laissée– et la dirigea de toute la force de sa volonté vers la bête, qui ne fut bientôt plus qu’un petit tas de cendres à l’odeur désagréable.

Elle tourna son regard vers les trois combattants. Zach avait lâché sa prisonnière, et se tenait debout, l’épée à la main. L’archère armait une nouvelle flèche, en observant les environs, tandis que l’autre elfe, blessée, se redressait avec difficultés.
— Je suggère qu’on règle nos différents plus tard, une fois à l’abri des araknes, proposa-t-elle calmement. Il pourrait très bien y en avoir d’autres...
L’archère et Zach se fixèrent d’un air méfiant quelques instants, puis hochèrent la tête. Sélène aperçut alors, à ses pieds, une épée. Celle de la guerrière elfe. Elle hésita quelques instants.

— D’autres araknes !
C’était la voix de l’archère, montrant d’un signe de tête un nouveau groupe de créatures. Sélène cessa de se poser la question. S’ils devaient combattre ces horreurs, ils allaient avoir besoin d’un bras supplémentaire. Au sens propre... Elle ramassa l’épée et courut vers la jeune elfe, toujours au sol, grimaçant de douleur.
— ’Bouge pas, je m’occupe de ça.
Elle posa délicatement sa main sur le poignet blessé, et se concentra sur son sort.

Aldariel

Sans avoir besoin de se concerter, Aldariel et l’étrange homme s’étaient placés de part et d’autre de la magicienne et de Silwë, pour les protéger du mieux qu’ils pouvaient. Mais son arc n’était pas l’arme idéale contre les araknes. Elles arrivaient vite, et elle devait tirer quasiment à bout portant. Elle se demandait ce que faisait la magicienne, dans son dos, mais elle ne pouvait pas s’en préoccuper maintenant. Elle lâcha un trait sur une autre créature, de justesse. Aurait-elle assez de flèches ? Ah, si Silwë était à leurs côtés pour combattre...

Comme répondant à sa pensée, elle vit la silhouette familière passer entre elle et l’homme, et bondir, l’épée à la main, sur les créatures. Son avant-bras était intact. D’un coup de taille, elle trancha littéralement en deux une des araknes qui arrivait sur elle, et fit de même sur la seconde, d’un retour rapide de lame. De l’autre côté, elle vit la jeune magicienne préparer une petite boule de feu, qu’elle dirigea avec précision sur une autre créature. Voir ces renforts arriver lui redonna courage.

Quelques instants plus tard, le calme se fit. Les quatre jeunes gens, toujours dos à dos, laissèrent passer quelques secondes, reprenant leur souffle. Des dizaines de cadavres d’araknes gisaient au sol.
— Il ne faut pas rester ici. On ne sait pas... combien il y en a.. Il faut... ooh ma tête...
C’était la voix, affaiblie de la magicienne. Aldariel se tourna vers elle. Elle était très pâle, des gouttes de sueur coulaient de son front, et elle tremblait. Son compagnon l’avait déjà attrapée par les épaules pour la soutenir.
— Sélène, tu vas bien ?
Sans répondre, la jeune femme s’effondra dans ses bras.
— Épuisement magique ? proposa-t-elle.
— Comment ça ?
L’humain semblait paniqué.
— Lorsque les mages invoquent beaucoup de sorts puissants d’affilée, ils s’épuisent très vite, expliqua-t-elle.
Elle posa sa main sur le front de la jeune magicienne, et hocha la tête en guise de confirmation. Elle connaissait très bien ce phénomène, très classique chez les mages.
— Et on fait quoi ?
Aldariel haussa les épaules.
— Rien, elle a juste besoin de se reposer. Nous aussi de toutes façons, et il faut qu’on se mette à l’abri, rien ne nous dit qu’il ne va pas y avoir d’autres araknes.
— Elle avait dit... que ces bestioles ne supportaient pas l’eau pure, et qu’il fallait trouver une rivière. De mémoire, il y en a une dans cette direction.
Elle hocha la tête, tout en ramassant ses flèches aux alentours. Cela lui revenait maintenant, elle avait bien lu quelque chose comme ça.
— Transporte-la, on vous couvre.
L’homme les regarda toutes les deux. Il sembla hésiter une seconde, puis rangea son épée, prit la magicienne inanimée dans ses bras ainsi que son bâton, et se mit en route.

Zach

Ils avançaient en silence dans la forêt. L’archère était à sa gauche, et la guerrière à sa droite. Tous trois scrutaient les environs avec inquiétude, mais rien n’arrivait. Pouvaient-ils être venus à bout de ces horreurs, finalement ?

Il repensa à la bataille qu’ils venaient de mener. L’archère n’avait pas raté une seule fois sa cible, même si elle n’était pas toujours dans la meilleure des postures pour toucher les créatures. Quand à la guerrière... Était-ce la rage d’être restée passive pendant toute une partie de l’action, blessée ? Le contrecoup de la douleur ? L’efficacité meurtrière qu’elle avait mise en œuvre, une fois guérie, était à la fois rassurante et inquiétante. Rassurante parce qu’elle était à côté d’elle, son épée tirée, prête à bondir sur le moindre danger les menaçant. Inquiétante, parce qu’elle était à côté d’elle, son épée tirée... prête à bondir sur lui si l’envie l’en prenait. Il savait qu’il n’aurait de toutes façons pas le temps de dégainer son épée, et aucun espoir de s’enfuir avec Sélène dans ses bras.

Certes, ils avaient convenu d’une trêve, le temps de se mettre à l’abri des araknes. Et c’est grâce à Sélène qu’elle était guérie. Mais... que se passerait-il une fois qu’ils seraient en sécurité ? Lui pardonnerait-elle, entre autres, de l’avoir plaquée au sol et menacée lorsqu’elle était blessée ? Et si... les deux elfes ne tenaient pas leur parole ? Il détestait se sentir ainsi, à la merci de ces deux inconnues. Mais avait-il le choix, de toutes façons ? Il était le seul assez fort pour pouvoir porter facilement Sélène. À bien y réfléchir, il n’aurait pas laissé quelqu’un d’autre le faire.

Le son de l’eau qui coule se fit rapidement entendre, et la large rivière, calme, apparut sous leurs yeux.
— Nous y voici. Il n’y a plus qu’à traverser. Tu sauras nager avec elle ?
C’était la voix de l’archère, qui s’était tournée vers lui. Il hocha la tête, même si l’idée de se jeter à l’eau avec tout son équipement, et la jeune femme inanimée ne l’enchentait guère.
— On n’est pas obligés de traverser tout de suite, proposa la guerrière. On peut la longer jusqu’à trouver un gué. Il y a peu de chances que cette rivière se transforme en torrent d’ici là, et rien ne nous empêche de nous jeter à l’eau en cas de gros problème.
Ils acquiescèrent, et suivirent le cours d’eau vers l’aval.

Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il remarqua que le lit de la rivière s’était élargi, et qu’elle semblait nettement moins profonde. Quelques rochers affleuraient même à la surface.
— Là, on peut peut-être traverser.
Sans répondre, l’archère s’avança dans l’eau. À mi-chemin, elle n’avait de l’eau qu’à mi-mollet. Elle s’arrêta et lui sourit.
— Bien vu !
Il s’avança à sa suite. Soudain, alors qu’elle atteignait presque la rive opposée, l’elfe s’arrêta brusquement et se retourna vers lui, les sourcils froncés.
— Silwë... Tu ne m’avais pas dit que les humains voyaient très mal dans l’obscurité ?
Sans avoir besoin de se retourner, il entendit la guerrière, qui le suivait, s’arrêter à son tour. La nuit était tombée depuis presque une heure.
— Si...
Il sentait leurs regards, interrogateurs, presque menaçants. Ce n’était peut-être pas le moment de se lancer dans de longues explications...
— C’est une longue histoire, je vous explique après, promis. Est-ce qu’on peut se mettre en sûreté d’abord ?
L’archère, devant lui, hocha la tête, et se remit en marche.

— On peut peut-être s’arrêter là ?
Les deux elfes regardèrent les alentours, et hochèrent la tête. Ils étaient à une trentaine de mètres de la rivière. Il vit les deux jeunes femmes le jauger du regard, puis se jeter un regard entendu. Lentement, elles rangèrent leurs armes. Il ne put retenir un léger soupir de soulagement. Il s’assit au sol, déposa Sélène à côté de lui, délicatement, et fit quelques mouvement pour soulager ses bras douloureux.

Les deux elfes s’installèrent en face de lui, avec un air un peu méfiant. L’archère prit la parole, d’une voix douce.
— Comment va-t-elle ?
— Elle respire calmement.
L’elfe se leva et posa une main délicate sur le front de la jeune femme endormie.
— Elle a un peu froid. Tu devrais la couvrir.
Il prit leurs deux couvertures dans leurs sacs respectifs et l’enveloppa doucement dedans. Un silence passa, puis il se décida.
— Je m’appelle Zach. Je suis guide, et j’escorte cette jeune personne, Sélène, à travers la forêt, jusqu’à la seigneurie de Assem. Et... vous ?
— Silwë et moi-même, Aldariel, sommes des elfes sylvaines. Nous sommes invitées par le duc De Vane, qui organise un grand tournoi de tir à l’arc.
Zach allait demander s’il n’était pas dangereux pour deux femmes seules de faire ce long trajet. Puis il se souvint des traits de l’archère et de l’épée de la guerrière, et se ravisa. Cette dernière reprit.
— Pour répondre à ta question initiale, nous n’étions pas en train de vous espionner. Nous avons été attaquées par les araknes, et nous avons vu de la lumière... Je suppose que c’était elle ?
Elle désigna Sélène. Zach soupira et hocha la tête.
— En effet. Nous avons, comme vous, été attaqué par ces créatures... J’étais gravement blessé, et elle a utilisé sa magie pour me soigner.
Il montra sa cuisse, et le tissu déchiré encore tâché de sang. Il vit la dénommée Silwë, en face de lui, marquer un léger frisson. Lentement, elle défit la bande de cuir qui entourait son poignet droit. La peau était intacte, mais le cuir marquait de profondes entailles. Il soupira et continua.
— La magie fait très peur, dans nos contrées. Les magiciens sont pourchassés et brûlés vifs... Jusqu’à ce moment, j’ignorais qu’elle avait de tels pouvoirs, et si quelqu’un nous dénonce, nous sommes en grave danger... J’ai eu peur. Désolé de ma réaction un peu... brutale.
L’archère reprit.
— Nous avons tous eu peur, je crois. Et sans coopérer, nous ne serions pas tous vivants maintenant. Il est temps de se restaurer un peu et de dormir.
Elle sourit légèrement. La trève était prolongée au moins jusqu’au lendemain, et c’était bon signe. Il sortit quelques vivres de son sac, et les vit faire de même. Il hésita un peu. Le pain était rassis, la viande encore plus séchée, mais il leur proposa tout de même.
— Désolé, ce n’est pas très frais, mais si vous en voulez...
Alors que, jusque là, la guerrière avait gardé un air légèrement méfiant, elle sourit et se servit une tranche de pain et de lard qu’elle mangea avec appétit. En retour, elle lui tendit une petite galette.
— Du pain elfique. C’est très bon et nourrissant, mais crois-moi, on s’en lasse au bout d’un moment.
Il la remercia d’un sourire, et mangea quelques bouchées de la galette. Elle avait un goût de miel, et effectivement, nourrissait bien malgré sa finesse. Sa compagne prit quelques morceaux de pain rassis, et fit la grimace.
— Excuse-moi, mais je n’ai pas encore l’habitude de la nourriture humaine...
— C’est la première fois que vous venez en territoires humains ?
Silwë sourit entre deux bouchées de pain.
— Elle, oui. En ce qui me concerne, j’ai passé cinq ans chez les humains, donc ce n’est pas une nouveauté pour moi...
Devant son regard supris, elle expliqua.
— J’y ai appris le maniement de l’épée. C’est d’ailleurs pour ça, et pour mon expérience humaine, que j’ai eu l’honneur d’escorter notre princesse.
Elle adressa un sourire amusé à Aldariel. Elle était donc bien une princesse, comme elle lui avait annoncé –il eut un léger frisson– à la pointe de sa flèche... Il se demanda s’il devait la traiter en tant que telle. Son « garde du corps » ne semblait pas s’encombrer de protocole, mais lui ?
— Je te préviens, ne t’avise pas de m’appeler « princesse » si tu ne veux pas recevoir une flèche perdue.
Avait-elle suivi sa pensée ? Son ton était ferme, mais il y avait une petite pointe de plaisanterie dans sa voix...

Il ne put retenir un bâillement. La journée avait été longue, épuisante et riche en émotions... Aldariel hocha la tête.
— Il est effectivement temps de se reposer.
— Peut-être serait-il prudent de se relayer pour monter la garde ? Je ne fais pas ça d’habitude, mais le danger qui nous menace est assez inhabituel, proposa-t-il.
— Pourquoi pas, répondit Silwë, puisque visiblement nous sommes tous les trois capables de voir dans le noir.
Elle le pointa du doigt.
— D’ailleurs, à ce sujet, tu nous dois quelques explications...
Il avait presque oublié ce détail. Mais finalement, ce n’était pas forcément plus mal. Maintenant qu’il avait enfin des elfes face à lui, il allait peut-être savoir...
— Effectivement, j’ai la capacité de voir dans l’obscurité, mais j’ignore pourquoi. Je suis un enfant trouvé sur le pas d’une porte et adopté... Sélène pense que j’ai des antécédents elfiques.
Les deux jeunes femmes l’observèrent un moment. Puis se jetèrent un regard entendu. Aldariel se leva et vint s’asseoir à côté de lui, une main sur son épaule, puis pointa du doigt un arbre au loin.
— Tu vois la chouette sur sa branche, là-bas ?
— Celle qui tient dans ses serres un cadavre de mulot ? Ou celle qui est quelques branches plus haut ?
— Mmm... Et dans ce buisson à droite, tu distingues quelque chose ?
— Il y a ce qui ressemble à une entrée de terrier, et un renard semble en sortir avec prudence. Ah, il vient de rentrer...
Nouveau regard entendu, presque inquiet. Il avait l’impression d’avoir fait quelque chose de mal, mais quoi ? Silwë reprit la parole.
— Est-ce qu’il t’arrive d’être gêné par la lumière du jour, en été ?
— Parfois, quand le soleil est haut dans le ciel et qu’il n’y a aucun nuage, admit-il. Pourquoi ?
Les deux jeunes femmes semblaient mal à l’aise.
— Elfe noir ? murmura l’archère.
— Oui...
Il se racla la gorge, et fronça les sourcils.
— Est-ce que je peux savoir de quoi vous parlez ?
Aldariel prit une grande inspiration, et expliqua.
— Tu vois encore mieux que nous dans l’obscurité. Tout comme ta légère sensibilité à la lumière, c’est typique des elfes noirs. Il faut que tu saches que... nous ne sommes pas vraiment en bons termes avec eux.
Elle semblait gênée. Son amie reprit, presque doucement.
— Tu n’y es pour rien. Mais je te conseille de cacher ce don face à des elfes sylvains...
— J’ai déjà l’habitude de le cacher auprès des humains. Les elfes sont mal vus, d’où je viens, et déjà qu’on me traitait d’elfe quand j’étais petit, parce que j’étais soi-disant tout frêle...
Silwë sourit.
— De ce que j’ai pu voir, il y a des humains grands, petits, forts, frêles, à la peau claire, sombre... Je ne me fierais pas à ta seule apparence pour en juger. Mais il faut reconnaître que ton teint mat, tes cheveux sombres, ta silhouette rappellent un peu un elfe noir. Avec la barbe en plus, et les oreilles pointues en moins.
— Tu penses qu’il est un... hybride ? Un demi-elfe ?
— Oui.
L’archère parut considérer cette réponse.
— Mais... c’est courant, des liaisons entre elfes et humains ?
— Ça... arrive.
L’archère sembla considérer son amie avec curiosité et retenir une question. Puis elle se leva.
— Bon, je prends la première garde. Allez dormir.
— D’accord, je prendrai la suivante, ajouta-t-il.
— Je m’occuperai de la dernière.

Il commença à s’installer près de Sélène, qui à son grand soulagement, semblait toujours dormir paisiblement. Aldariel lui tendit ce qui ressemblait à un drap léger.
— Laisse-lui les deux couvertures, et prends la mienne pour dormir. Ne t’inquiète pas, elle est assez chaude.
— Merci.
Il posa, comme à son habitude, sa ceinture à côté de lui et s’enroula dans la couverture. Elle était effectivement très confortable et tenait chaud, malgré sa finesse. Un mètre à sa droite, Silwë l’avait imitée. Son épée se retrouvait posée non loin de la sienne. Ils échangèrent un regard. Méfiance ou curiosité ? Il n’aurait pas su dire. Puis elle ferma les yeux. Il vit, du coin de l’oeil, l’archère, perchée sur une branche, aux aguets. Devait-il être rassuré ou inquiet ? Il n’eut pas le temps de se poser plus longtemps la question, la fatigue l’envahit et il s’endormit profondément.

Aldariel

Les heures s’étiraient longuement, et elle se sentait épuisée. Mais il fallait rester éveillée. Le campement de fortune était calme, et aucune menace ne semblait se profiler à l’horizon, même venant de la rivière. Elle se leva, et fit quelques pas sur sa branche, pour se dégourdir les jambes et se réchauffer.

Un bien étrange personnage que ce Zach... Maintenant qu’elle y pensait, il avait bien un petit air d’elfe, si elle l’imaginait sans barbe. Mais était-ce important, finalement ? Il semblait plutôt sincère lorsqu’il avait expliqué qu’il ne connaissait pas ses antécédents. Bien sûr, il aurait pu mentir pour éviter d’être pris pour un elfe noir, surtout auprès d’elles. Habituée à évoluer parmi la haute noblesse elfique, elle savait assez bien décoder les expressions de ses congénères, et les humains semblaient fonctionner de la même manière, même si l’étiquette différait. Mais elle n’était pas aussi sûre qu’elle le voulait. Cela dit, dans ce cas, pourquoi aurait-il répondu sincèrement à ses questions sur sa vue ? Il aurait très bien pu prétendre voir un petit peu moins bien...

Il avait eu une attitude très... protectrice vis-à-vis de la magicienne. Prenait-il son travail très au sérieux, ou était-il réellement attaché à elle ? Si elle avait été sûre que le langage corporel des humains était le même que celui des elfes, elle aurait parié sans hésiter pour le second cas. Elle était curieuse d’observer l’attitude de Sélène en retour, quand celle-ci se réveillerait. Sélène, qui avait soigné –presque– sans hésiter son amie... Certes, d’un point de vue purement technique, cela leur permettait de lutter plus efficacement contre les araknes, mais tout de même. Une façon de se faire pardonner de l’avoir menacée ? Dommage qu’elle soit restée inanimée, elle lui aurait bien posé toutes sortes de questions... Peut-être en aurait-elle l’occasion le lendemain ?

L’heure avançait, et elle allait bientôt devoir réveiller Zach pour monter la garde à sa place. Était-il vraiment de confiance ? Il avait avoué avoir agi par peur, lorsqu’il avait attaqué Silwë, mais qu’est-ce qu’il lui disait qu’il n’agirait pas ainsi d’autres fois ? Si il les attaquait, toutes les deux, alors qu’elles dormaient ? Ce serait bien un comportement irrationnel d’elfe noir ça... Elle secoua la tête. C’était ridicule. Il avait grandi chez les humains, et se comportait tout à fait comme un humain. Enfin, pour ce qu’elle semblait comprendre des humains. Et puis, elle n’avait jamais rencontré d’elfe noir, peut-être que tout ce qu’on disait sur eux n’était que des rumeurs ridicules entretenant une haine séculaire ? Elle se promit de demander à son amie, peut-être en avait-elle vu à la capitale, après tout ? Tiens, maintenant qu’elle y pensait, elle était persuadée d’avoir perçu une légère gêne de la part de Silwë lorsqu’elle avait parlé de relations hybrides. Était-ce un sujet tabou, là-bas ? Ou se pouvait-il que... ? Les humains étaient si différents des elfes, elle avait du mal à imaginer une telle relation. Mais qui sait... ?

— Zach... Réveille-toi...
L’homme ouvrit les yeux et parut mettre quelques instants à réaliser ce qui se passait.
— Que se passe-t-il ?
— Rien, c’est juste ton tour de veiller.
Il se leva, s’étira et ramassa son épée. Puis il lui tendit la couverture et s’éloigna rapidement pour trouver un point d’où surveiller le campement.

Allongée dans sa couverture –qui avait une odeur... d’humain ?–, elle mit quelques minutes à s’endormir, malgré la fatigue. Le calme était revenu sur le campement, et elle distinguait sa silhouette, debout, adossée à un arbre. Ses capacités à monter la garde, elle n’en doutait pas. Il voyait mieux qu’elle dans la nuit, et elle l’avait vu manier l’épée avec une belle efficacité. Pour avoir déjà vu son amie à l’œuvre, elle doutait que le premier brigand venu soit capable de venir à bout de Silwë, même blessée. Il n’y avait pas de raison de s’inquiéter, se répéta-t-elle...

Zach

Une partie de la nuit était déjà passée, et il n’avait pas –encore– eu la gorge tranchée pendant son sommeil... jusque là, tout allait bien. Enfin, si on exceptait les araknes, la révélation de Sélène, la rencontre –peu amicale au premier abord– avec les elfes, la fuite... Il avait déjà vécu un certain nombre de situations étranges, mais celle-ci les dépassait de très loin.

Sélène... Qui semblait si fragile, et si forte en même temps. Que serait-il devenu sans elle... Que seraient-ils devenus, corrigea-t-il, si elle n’avait pas été là pour soigner les morsures mortelles de ces horreurs. Qu’est-ce qu’il lui avait pris de vouloir la serrer dans ses bras, tout à l’heure, juste après avoir été guéri ? Le contre-coup de la douleur ? La crainte de mourir qui s’était apaisée brutalement ? Le choc d’apprendre qu’elle possédait des pouvoirs hors du commun ? Le danger que ces mêmes pouvoirs représentaient ? Finalement, heureusement qu’il avait entendu les elfes arriver, cela lui avait évité une sacrée bêtise. Elle n’aurait probablement pas apprécié, et il se serait vraisemblablement retrouvé avec une boule de feu dans la tête. Ou ailleurs.

Il porta son regard vers les deux jeunes elfes endormies. Jeunes d’ailleurs ? Elles avaient l’air d’être un peu moins âgées que lui, mais les elfes ayant la réputation d’avoir une grande longévité, ça ne voulait peut-être pas dire grand chose... Elles dormaient l’une contre l’autre. Pour le froid, ou y avait-il plus que de l’amitié entre elles ? Il ne connaissait les mœurs des elfes que de réputation, et on disait des choses bien étranges sur leur sujet... Il fit mentalement la liste de ces on-dits, tout en rayant intérieurement toutes les questions qu’il ne leur poserait jamais. Hem. Il ne restait plus grand chose... Mieux valait peut-être s’en tenir à ce qu’il pouvait observer. Les elfes sylvains sont beaux, agiles et rapides, et sont de redoutables combattants. Ces points semblaient effectivement valides. Les elfes se battent à l’arc. Raté en partie. Ils savent tisser des étoffes fines, légères et chaudes. Ça, il avait effectivement validé. Ils parlent une langue inconnue et étrange : raté encore. Ou alors ces deux voyageuses avaient appris la langue des humains ? Il en doutait, sinon elles auraient utilisé –au moins ponctuellement– leur langage pour parler dans son dos.

Il soupira. Après tout, s’il se posait des questions idiotes, c’est qu’il était encore en vie. Enfin... il restait un tiers de la nuit. Pendant laquelle ce serait Silwë, la guerrière, qui monterait la garde. Oh, elle le ferait sûrement très bien... peut-être même trop bien. Elle n’avait pas apprécié d’avoir été humiliée en étant immobilisée au sol et menacée d’une lame sur la gorge, visiblement. En même temps, admit-il, lui n’aurait pas trop aimé non plus... Chercherait-elle à se venger ? Cela dit, elle n’avait rien tenté contre lui lorsqu’ils fuyaient les araknes, et qu’il était désarmé et chargé, y compris après avoir traversé la rivière. Et elle devait la vie à Sélène. Mais elle ne lui devait pas grand-chose, à lui...

Quand à la « princesse »... qui ne souhaitait pas qu’on la traite en tant que telle. Que pouvait être le protocole, chez eux, d’ailleurs ? Comment traitait-on les princesses là-bas ? Peut-être en avait-elle assez des courbettes. Ou c’était peut-être tout simplement la situation d’urgence, qui faisait passer au second plan ce genre de considérations. En tous cas, elle était redoutable, elle aussi. Il n’avait jamais vu un archer aussi efficace, rapide et précis. Il se remémora l’instant terrible où il avait entendu le son de son arc se détendre dans son dos. Fort heureusement, elle avait estimé que l’arakne était une meilleure cible que lui... Il frissonna.

Il y a quelques jours, il n’aurait jamais admis, ni même imaginé une seule seconde avoir peur d’une femme. Et pourtant, les trois qui étaient étendues sous ses yeux, toutes plus petites et plus fragiles que lui, endormies, sans défense –ou presque– l’effrayaient. Mais... n’est-ce pas ce qui les rendait si fascinantes ? Et puis... que pouvait-il dire, de son côté ? Il avait déjà un style de vie atypique, passant plus de temps en forêt plutôt que dans les villes. Et voilà qu’il apprenait qu’il était peut-être un demi-elfe noir... Côté étrange, il n’était pas vraiment en reste.

L’heure avait tourné. Le campement était toujours aussi calme, et les jeunes femmes dormaient toujours profondément, bercées par les bruits nocturnes. Tout allait bien. Il s’approcha doucement de Silwë, et lui posa la main sur l’épaule.
— Psst... Silwë ?
L’elfe se réveilla et sembla paniquer à sa vue. Sa main se tendit vers son arme, posée à côté d’elle.
— Hé, ne t’affole pas. C’est moi, Zach.
Elle s’assit, et le reconnaissant, se calma.
— Ah, pardon. Je suppose que c’est mon tour de veiller ?
— Oui. Rien à signaler pour le moment.
Elle se leva, lui tendit sa couverture, s’équipa rapidement et s’éloigna.

Il fallait dormir. Faire confiance à la guerrière. Il prit une grande inspiration. Tout allait bien... La couverture de la guerrière était déjà chaude, et confortable. Il tourna la tête vers Sélène, étendue tout contre lui. Était-il dangereux de dormir si près d’une... sorcière ? De toutes façons, ce n’était pas la première fois, et il était toujours en un seul morceau, apparemment. Son visage délicat était si paisible, si doux... Dire qu’on lui avait parlé de vieilles femmes hideuses avec des verrues sur le nez. En même temps, si on décrivait, dans les histoires pour enfants, les sorcières comme celle qu’il avait sous les yeux, il serait plus compliqué d’entretenir une telle haine à leur sujet... À moins que ce ne soit justement ça qui fasse peur ?

La fatigue l’envahit à nouveau, interrompant ses pensées. Il ferma les yeux, et s’endormit à son tour.

Silwë

La nuit allait bientôt s’achever, sans qu’il se soit passé quoi que ce soit. C’était plutôt rassurant... Pas d’autre menace venant de la rivière. Pas de menace non plus de leurs compagnons d’infortune. La magicienne dormait toujours, et à ses côté, Zach semblait s’être endormi. Il n’avait pas tenté de les attaquer, ou de les voler pendant leur sommeil... Elle se demandait s’il était vraiment un guide ou s’il était juste un brigand qui avait inventé cette histoire pour se couvrir. L’un n’empêchait pas l’autre après tout... Même si la jeune femme qui l’accompagnait semblait lui accorder sa confiance. Lui révéler qu’elle était magicienne n’était pas rien, dans cette région, même si c’était pour lui sauver la vie...

Elle se demandait, d’ailleurs, quelle était la relation réelle entre ces deux jeunes gens. À voir Zach, en tous cas, il semblait évident qu’il y avait plus qu’un simple contrat entre un guide et sa passagère. Mais elle interprétait peut-être. Et puis... cela ne la regardait pas vraiment en fait.

Mais la magicienne l’avait quand même sauvée, elle... Alors qu’elle l’avait menacée quelques instants plus tôt. Bon indirectement, via l’épée de son guide, mais ça comptait quand même. Était-ce par simple opportunisme, sachant qu’il leur fallait un bras de plus pour combattre les araknes ? S’étaient-ils alliés à elles parce qu’ils se savaient en danger seuls, et allaient ils se retourner contre elles une fois la magicienne réveillée ? Elle secoua la tête. La nuit lui faisait imaginer les pires scénarios. Ils étaient vraisemblablement, comme elles, deux voyageurs supris par ces créatures, et avaient eu peur. D’où venaient ces horreurs d’ailleurs ? Elle aurait payé cher pour le savoir...

Elle fit quelques pas, se hissa sur une branche, et fit jouer son épée dans sa main pour se réchauffer légèrement. Ce soi-disant guide était plutôt doué avec une épée d’ailleurs... Ah si elle avait été valide, elle ne se serait pas retrouvée immobilisée aussi facilement. Elle prendrait bien sa revanche, mais l’attaquer n’était pas forcément la meilleure façon de lui montrer ses bonnes intentions... d’autant qu’il semblait se méfier un peu d’elle. Et... aurait-elle le dessus, en fait ? Ce n’était pas clair...

Sélène

Lorsque Sélène ouvrit les yeux, elle fut surprise de trouver Zach à côté d’elle, encore assoupi. Elle eut un petit sourire, en le regardant dormir. Les autres fois, il récupérait plus vite qu’elle et se levait avant... Peut-être s’était-il plus fatigué hier ? Hier... Les évènements de la veille lui revinrent brusquement en mémoire. Les araknes... La blessure de Zach. Le sort de soin... il savait désormais. Et l’étrange rencontre avec les deux elfes, leur alliance temporaire quand d’autres créatures avaient attaqué, et... le trou noir. Elle avait lancé beaucoup de sorts en si peu de temps, elle n’avait pas tenu le coup. Elle manquait encore tellement d’entraînement.

Elle se redressa. Elle avait les deux couvertures sur elle, et son compagnon était enroulé dans un drap gris clair. Un peu plus loin, l’archère elfe dormait profondément. Elle fronça les sourcils. Que s’était-il donc passé ?
— Bien dormi ?
Elle sursauta et se retourna. L’autre elfe, la guerrière, était derrière elle, adossée à un arbre, l’épée à la main. Elle lui souriait.
Elle se leva, ramassa son bâton de magie, posé à côté d’elle. Devait-elle se méfier d’elle, ou pas ? La jeune elfe rangea son épée à sa ceinture –pour la rassurer peut-être ?– et lui fit signe de s’approcher.
— Laisse les autres dormir. Ils sont épuisés.
Elle lui raconta tout ce qui s’était passé depuis son évanouissement.
— Vous avez vraiment monté la garde toute la nuit ?
— Oui. Nous nous sommes relayés... C’est pourquoi Zach et Aldariel dorment encore.
Elle hocha la tête. Beaucoup trop de questions lui venaient à l’esprit, elle ne savait pas par où commencer. Peut-être par la plus critique ?
— Si je ne me trompe pas, vous êtes des elfes sylvaines ?
— En effet.
— La magie n’est pas interdite chez vous ?
— Non pas du tout. Mais je sais très bien que là où nous allons, c’est le cas, et elle y est même pire qu’interdite... Je comprends que tu aies eu peur d’être découverte. Tu ferais mieux de cacher ton bâton de magie, d’ailleurs.
Il n’y avait pas besoin d’avoir à expliquer la situation, au moins. Elle poussa un soupir de soulagement.
— Je suis désolée pour le malentendu hier... Sans vous deux, nous n’aurions pas pu passer cette rivière vivants.
— C’est moi qui dois te remercier de toutes façons...
La guerrière lui montra son poignet, et sourit.

[

Irdann

Irdann savourait cette toute nouvelle liberté. Moins d’un mois qu’il avait été adoubé paladin de la déesse, et qu’il pouvait sillonner le pays, rendant divers services çà et là. Bien sûr, il savait qu’il ne ferait pas fortune ainsi, mais il était libre comme l’air et accueilli plutôt généreusement un peu partout. Que pouvait-il rêver de plus ? Peut-être un peu de compagnie. Oh non, il était loin du cliché du chevalier parcourant le pays avec sa Dame l’attendant dans son château, mais ses anciens amis, de la garde lui manquaient un peu. Il ne les avait pas vus depuis qu’il était reparti dans le temple pour finaliser sa formation. Et ils avaient quitté la capitale entre deux... S’ils l’avaient vu maintenant !

Il avait fière allure avec son tabar blanc, orné d’un écusson argent à l’effigie de Melna. Dessous, un pantalon et une tunique gris clair, et une cotte de mailles légère, ainsi que des solides gants de cuir. À sa ceinture, il portait ses armes, flambant neuves, et sa tête était couverte d’un heaume ouvragé. Il avait quitté la forêt le matin même, et s’approchait du château du seigneur Assem, qui ferait une bonne étape pour la nuit. Peut-être pouvait-il rester quelques jours pour se reposer, après la traversée épuisante de cette forêt... Il avait promis à ses parents, qu’il n’avait pas vus depuis des années, qu’il serait présent pour l’ouverture du grand tournoi de tir à l’arc qui était organisé en leur domaine. Mais il avait le temps, finalement.

— Sieur Irdann, c’est un honneur de vous accueillir ici !
Il posa respectueusement un genou à terre devant le seigneur et sa dame, qui étaient venus le saluer personnellement. La situation de paladin semblait effectivement respectée ici, et il était tout de même le fils de leur suzerain, bien que n’en portant pas le titre. Le seigneur se leva pour l’accompagner lui-même à la chambre qui lui était préparée. Il ne s’attendait pas à un tel accueil.
— Nous ferez-vous le plaisir de dîner avec nous ?
— Bien volontiers, d’autant que voilà plusieurs jours que je n’ai pas fait un bon repas à table.
— Vous avez traversé la forêt ?
— En effet.
Le seigneur sembla prendre un air inquiet, comme si cela lui rappelait quelque chose. Il sembla hésiter, puis s’arrêta au milieu du couloir.
— Irdann... En tant que paladin de la déesse Melna, vous êtes investi de certains de ses secrets, n’est-ce pas ?
Il hocha la tête. Que cherchait-il à lui dire ?
— Nous aimerions, mon épouse et moi, vous charger d’une requête...
Ah, voilà une des raisons, peut-être, de leur attitude. Mais après tout, pourquoi pas ?
— Mon épée est à votre service, seigneur.
L’homme soupira, puis lui montra un portrait dans le couloir.
— Voici notre fille, Sélène. Il y a quelques années, elle a épousé un riche seigneur de la capitale, et nous la voyons peu.
Irdann observa le portrait. La damoiselle devait avoir une quinzaine d’années quand le tableau avait été peint. Des longs cheveux châtains tressés avec des rubans, de jolis yeux noisette, et une longue robe de couleur crème, brodée d’or. Un air sage, convenable à une jeune fille de son rang.
— Elle devait nous rendre visite, seule car son époux est très occupé, et a préféré ne pas attendre le carosse et l’escorte de soldats que nous lui envoyions d’habitude. Mais elle devrait déjà être arrivée, depuis plusieurs jours déjà...
Le seigneur s’interrompit. Il semblait sincèrement inquiet.
— Nous n’avons eu aucune nouvelle, si ce n’est des rumeurs populaires sur une recrudescence de brigands dans la forêt qu’elle devait traverser...
Irdann n’ajouta rien. Il aurait bien confirmé ces rumeurs, mais ce n’était peut-être pas la peine d’accabler le seigneur.
— Elle est peut-être morte, ou enlevée par des bandits... Comment savoir ? Vous, un paladin, vous pouvez peut-être la retrouver...
— Mais comment la trouver ? La forêt est immense, et si dense...
L’homme le regarda un instant.
— Les paladins de Melna sont instruits, dit-on, des secrets divins. Ceux qui permettent de retrouver n’importe qui. Il y a ces légendes... Ce paladin qui sut retrouver sa dame, même lorsque celle-ci se fit enlever dans le plus grand secret et emmenée très loin de lui. On raconte qu’il chevaucha droit vers elle. Et cette autre dame, qui attendant le retour de son aimé, se jeta du haut de sa tour à l’instant où celui-ci mourait sous les coups de l’ennemi, bien avant que les hérauts ne lui annoncent sa mort... Il y en a d’autres comme celle-ci, je pense que vous les connaissez.
Irdann hésita un instant. Oui, il connaissait un moyen, puissant, complexe et dangereux, mais ne l’avait jamais mis en place jusqu’alors... Mais peut-être était-ce le moment où jamais. Et puis, une quête héroïque, digne d’un grand paladin... Cela serait excitant et enrichissant. Le regard inquiet du seigneur acheva de le convaincre.
— Je ferai tout mon possible pour retrouver votre fille, seigneur Assem, vous pouvez me faire confiance.
Il le vit esquisser un sourire plein d’espoir, et lui serrer le bras.
— Dites-moi tout ce que je puis faire pour vous aider dans votre tâche, noble paladin.

Il ferma soigneusement la porte de la chambre de Sélène, après avoir demandé à n’être dérangé sous aucun prétexte. Puis il fit le tour de la pièce. Ça n’allait pas être simple, et il le savait. Ne connaissant pas personnellement la jeune femme, il lui fallait trouver un objet très personnel, auquel elle était attachée émotionnellement. Mais lequel ? Un vêtement ? Un bijou ? Un livre ? S’il devait invoquer l’enchantement de Melna sur chaque objet qui lui semblait convenir, il n’avait pas terminé.

Il s’assit sur le lit, et réfléchit. La jeune dame ne vivait plus ici depuis de nombreuses années, il y avait probablement peu d’objets auxquels elle tenait réellement. S’il supposait qu’un tel objet existait, comment le trouver ? Tout d’abord, elle n’a pas emmené cet objet chez son époux. Donc elle le lui cache, et probablement à ses parents également. Cela ne lui facilitait pas la tâche s’il devait en plus fouiller toutes les cachettes potentielles... Un bijou offert par un amour d’adolescente ? Un journal intime ? Mais si elle est réellement attachée à cet hypothétique objet, elle aurait pu tenter de l’emmener avec elle, caché dans le grand coffre qu’elle emportait en tant que trousseau. Donc... cet objet, s’il existe, n’est pas petit et discret. Voilà qui le rendait un peu moins difficile à trouver. Enfin, d’un point de vue purement logique, s’il devait chercher un objet petit et caché, il n’avait probablement aucune chance. Mais un objet d’un volume moyen et caché, il pouvait peut-être... Pourquoi ne pas le chercher ?

Il se leva et se mit à chercher. Au bout d’une vingtaine de minutes, il finit par trouver un paquet, enveloppé dans un tissu, coincé entre le matelas et le sommier. S’il était dissimulé ici, il y avait une bonne raison... Le cœur battant, il le sortit et le déballa précautionneusement.

C’était un grand livre, à la reliure en cuir ornée d’or, aux pages jaunies par le temps. Il l’ouvrit et en lut quelques lignes. C’était un livre de sorcellerie... Il en eut sueurs froides. Il avait grandi en apprenant que la magie, si elle ne venait pas des dieux, était très dangereuse. Son père faisait office d’avant-gardiste en considérant, au moins, les autres races humaines avec une certaine bienveillance. Mais la magie, il n’en n’était pas question. Et puis il avait commencé à vivre à la capitale... où se côtoyaient toutes sortes d’êtres –presque– sans frictions et où la magie était une pratique courante –il y avait même une université pour l’apprendre ! Le contraste avec cette région était si saisissant... À la garde, maître Ernest ne faisait même pas la différence entre les hommes et les femmes, alors qu’ici...

Il secoua la tête. Ce n’était pas le moment de faire revenir de vieux souvenirs, il avait autre chose à s’occuper. Ce livre était plus qu’interdit ici, il le savait, ce qui voulait dire que ladite Sélène n’était pas la jeune épouse parfaite, douce et délicate qu’il aurait pu imaginer. Cela pouvait-il avoir un lien avec sa disparition ? Avec son mariage avec le sieur de Quayle, si loin, à la capitale ? Ce nom, d’ailleurs, ne lui disait rien. Certes, il ne connaissait pas tout le gratin de la ville, mais il s’attendait à un nom un minimum familier.

Il sortit de sa poche un simple caillou qu’il avait ramassé dans la cour, et le posa à côté du livre, et débuta son incantation.

Combien de temps s’était passé ? Difficile à dire, mais de ce qu’il voyait par la fenêtre, la nuit était tombée. Il ramassa délicatement la pierre posée sur le sol. Dans sa main, elle pulsait doucement. Il avait réussi son enchantement, et Sélène était vivante... L’enchantement du cœur, ainsi dénommé par les paladins. Puissant et redoutable... La pierre allait désormais pulser au rythme de ses battements de cœur. En se concentrant, il pouvait également sentir dans quelle direction approximative elle se trouvait, ce qui lui permettrait de la retrouver, où qu’elle se trouve.

Il se leva, rangea précautionneusement le livre dans sa cachette d’origine et sortit de la chambre de la jeune femme. Il fit indiquer au seigneur qu’il se mettrait en route dès le lendemain, à l’aube, et partit se coucher, épuisé.

Trois heures qu’il était en route. Trois heures qu’il sentait, au fond de sa poche, ces battements incessants. Il savait qu’il voyageait dans la bonne direction, mais au fur et à mesure qu’il avançait, il se sentait de plus en plus mal à l’aise. Les pulsations indiquaient qu’elle était toujours en vie, ce qui était rassurant, mais les variations de rythme le perturbaient. Cette accélération soudaine, il y a une demi-heure, était-elle due à un moment de peur ? Un effort physique immédiat ? Un émoi ? Un danger ? Tout s’était calmé rapidement... Impossible de savoir évidemment, mais cela donnait une sensation étrange, voire vraiment gênante. L’impression d’être dans l’intimité de quelqu’un, sans le voir ni l’entendre, juste à ses battements de cœur.

Il frissonna et sortit la pierre de sa poche. Entre de mauvaises mains, cet enchantement pouvait être très dangereux. Avoir cet objet contre soi tout en ayant la personne en face de soi permettait, avec un peu d’entraînement et d’écoute, de tout savoir sur elle... ses émois, ses sensations, quand bien même elle garderait un visage parfaitement impassible. C’était une des raisons pour lesquelles cet enchantement était tenu secret...

De plus, il avait entendu lui aussi toutes les légendes de ces paladins retrouvant leur bien-aimée. Sauf s’il en connaissait la face sombre. Celle qui racontait que nombre d’entre eux, hantés, obsédés par ces battements incessants, incapables de savoir ce qui arrivait à l’objet de leurs pensées tout en ayant la sensation d’en être si proches, avaient fini par perdre complètement la raison.

Et ce caillou qui pulsait toujours... Heureusement pour lui, il n’avait aucun lien affectif avec la personne qu’il recherchait, sinon, le même sort l’attendait. Mais même malgré cela il était mal à l’aise. Il ouvrit les sacoches cavalières de sa monture, découpa un morceau de sa couverture dans laquelle il enveloppa la pierre, qu’il plaça au fond d’une des sacoches. Étouffées par le tissu, les pulsations ne lui étaient –enfin– plus perceptibles. Il poussa un soupir de soulagement. Il le sortirait dans quelques heures pour vérifier sa direction, c’était bien suffisant. Et dès qu’il aurait retrouvé dame Sélène, il faudrait qu’il se débarrasse de cet objet au plus vite.

Sélène

Assise en tailleur, Sélène observait le contenu du petit chaudron, posé sur un feu, qui se trouvait devant elle. Depuis la veille, ils avaient décidé de faire route avec les deux elfes, qui s’étaient avérées d’agréables compagnes de voyage. Elles étaient aussi à l’aise en forêt que des poissons dans l’eau, plus encore que Zach. Aldariel, assise en face d’elle, lui avait parlé de recettes de potions à base de plantes, et Sélène avait été enthousiaste à l’idée de les partager.
— C’est une chance que tu aies ce petit chaudron avec toi.
Sélène sourit.
— Oui, même si je regrette celui que j’ai à l’université... Ah je pourrais te montrer d’autres mélanges !
— J’aimerais beaucoup... si nous en avons l’occasion.
Aldariel remua doucement la mixture avec un petit morceau de bois.
— Ça s’épaissit, je pense que ça va bientôt être bon.
— Il faudra filtrer quand même, il y a plein de morceaux de feuilles... Tiens, je me demande si on ne peut pas ajouter ça...
Elle fouilla dans son sac, et en sortit une petite fiole qu’elle tendit à l’elfe. Celle-ci tenta de lire l’étiquette, fronça les sourcils. Puis elle l’ouvrit, renifla légèrement le contenu.
— Ah, je connaissais. Mais pas sous cette forme...
Elle ajouta quelques gouttes du liquide dans le mélange, et lui rendit. — J’avoue, j’ai toujours acheté les plantes chez l’herboriste, sous forme d’huile ou de plantes séchées... C’est un vrai plaisir de les découvrir fraîches dans la forêt !
— Et encore, il faudra que je te montre certaines qu’on ne trouve pas ici...
— Tu veux dire, dans votre forêt elfique ?
— Oui, il y a des plantes médicinales spécifiques à notre région... Ça te plaira !

Sélène ferma les yeux à demi, bercée par le léger bruit du mélange qui frémissait et l’odeur agréable qui s’en dégageait. Il faisait beau, et ils avaient profité d’un coin calme et d’un bras de rivière pour faire une pause pour se laver. Zach, qui avait sagement attendu son tour, devait encore y être. Elle l’avait aperçu, en allant remplir le chaudron d’eau. Elle était restée quelques secondes à l’observer, légèrement gênée de constater qu’elle n’avait pas du tout honte de le faire.

Elle détendit ses jambes. Sa robe n’était plus aussi impeccable qu’au départ... Toutes les broderies du bas étaient sales ou abîmées à force de marcher dans la forêt, et une longue déchirure verticale remontait jusqu’à son genou gauche. Il y a une semaine, elle aurait trouvé ça presque indécent, mais à présent elle s’en moquait. Ses courbatures et ampoules du début s’étaient estompées, et elle suivait désormais quasiment sans effort le rythme de marche de Zach. Et elle avait découvert la forêt... qui lui semblait si hostile au début, et qui recelait tant de suprises...

Zach s’était approché. Ses cheveux étaient mouillés et encore plus en bataille que d’habitude, et il finissait d’enfiler sa tunique.
— L’eau était bonne ?
— Excellente. Vous auriez dû venir.
Son sourire se figea soudain en voyant le petit chaudron et son contenu, d’un jaune verdâtre, frémir doucement. Il fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que vous faites ?

— Aldariel me montre une recette de chez elle. Ne t’inquiète pas, ce n’est pas dangereux.
Il s’approcha de l’étrange mixture, et prit un air dubitatif.
— Si tu le dis. Bon, je vais vous laisser... Je vais aller discuter chiffons et quinquaillerie avec Silwë.
Il s’éloigna en direction de la guerrière, assise un peu plus loin.

Une fois qu’il fut hors de portée de voix, Aldariel et Sélène se regardèrent en souriant.
— Il ne faut pas lui en vouloir, il n’a pas l’habitude...
— C’est vrai, mais sa réaction est toujours aussi drôle.
— Est-ce qu’on lui dit que ce n’est qu’une recette de savon ?
— Oh non, surtout pas.
Elles éclatèrent de rire.

Zach

Ses longs cheveux lâchés autour d’elle pour les laisser sécher, assise dos à un arbre avec son armure sur les genoux, visiblement très affairée, Silwë ne leva même pas la tête lorsqu’il approcha.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
Elle lui montra son ouvrage. Une couture latérale, visiblement destinée à ajuster la tunique de cuir à des formes féminines, avait rompu.
— J’essaie de réparer ça... Mais je n’ai pas tout à fait ce qu’il faut.
Au moins, il s’agissait d’une occupation plus rassurante que ce qu’il venait de voir... Il s’assit à côté d’elle et observa l’armure. Elle ressemblait de beaucoup à la sienne, même si le cuir n’était pas le même...
— Elle vient de chez les elfes, cette armure ?
— Non, je l’ai achetée à la capitale. Les bonnes armures elfiques sont très rares. Par contre, ils ont dû faire quelques retouches qui n’ont pas très bien tenu.
Il hocha la tête.
— Tu as appris l’épée durant ton séjour à la capitale, c’est ça ?
— Oui, chez maître Ernest. Tu le connais ?
— De réputation, mais je ne l’ai jamais rencontré directement. D’ailleurs...
Il se leva et alla chercher son épée, posée avec sa ceinture quelques mètres plus loin.
— Je suis curieux de voir ce que donne son enseignement.
Elle leva les yeux vers la lame, qu’il avait pointée sur elle en souriant.
— Tu en as déjà eu l’occasion, il me semble.
Était-ce une pointe d’amertume dans sa voix ? Elle n’avait toujours pas bougé.
— Tu étais blessée. Il n’y avait aucun challenge.
— Quoi ? Comment ça ?
Vexée, voire même furieuse, elle s’était levée, et le fixait, les bras croisés. Il avait peut-être un peu exagéré. En le voyant accentuer son sourire, et comprendre son jeu, elle soupira.
— Tu as gagné. Tu réussi à me faire lever.
Elle ramassa tranquillement son épée, et se retourna rapidement vers lui, son arme pointée, avec un léger sourire de défi.
— En garde !

Silwë

Elle avait à la fois redouté et espéré ce moment. Mais elle s’était fait piéger, et n’avait pas l’intention de reculer maintenant. Ils passèrent quelques instants à se mesurer du regard. Zach tenait son épée, un peu plus courte que la sienne, à une main. Sa position de garde était impeccable. Il semblait hésiter à porter le premier coup. Était-il aussi sûr de lui qu’il en avait l’air, finalement ? Elle prit une grande inspiration et engagea un coup de taille, pour tester. Il le para avec efficacité et précision, et contre-attaqua immédiatement, d’un coup qu’elle dévia rapidement. Comme elle l’avait deviné, elle avait affaire à un bon escrimeur. Mais cette fois, comme il l’avait effectivement fait remarquer, elle n’était pas blessée. Le défi promettait d’être intéressant...

Ils échangèrent d’autres coups, plus agressifs et plus rapides. Un très bon escrimeur, corrigea-t-elle mentalement. Pourtant... sur une passe un peu inhabituelle, elle réussit à créer une faible ouverture dans sa garde. Faible, mais suffisante... Son épée s’arrêta à quelques millimètres de sa poitrine. Elle esquissa un léger sourire.

Zach

— Ah !
Il soupira, un peu vexé, mais soulagé malgré tout qu’elle ait stoppé son coup. Leur échange n’avait pas duré une quinzaine de secondes.
— Bien joué.
Il lui sourit et recula d’un pas. Il avait bien l’intention de ne pas en rester là de toutes façons...
— On remet ça ?
Elle recula à son tour et hocha la tête.

Ils reprirent le combat. L’épée de Silwë était légèrement plus longue que la sienne, et elle la maniait à deux mains la plupart du temps. Sa main gauche, alors placée près du pommeau, l’aidait à orienter plus rapidement et plus précisément la lame. Mais contrairement à beaucoup de combattants de ce style, elle savait aussi, et n’hésitait pas lâcher la seconde main pour profiter de l’amplitude que seuls certains mouvements à une main permettaient.

Il n’arrivait pas à trouver de faille dans sa garde. Et il parait avec difficulté les coups qu’elle lui rendait. Non, ce n’était pas parce que son épée était mieux équilibrée, ou plus longue. Sa technique était juste irréprochable. Sur les trois échanges qui suivirent, il ne parvint à en gagner qu’un, de peu.

Leurs lames s’entrechoquèrent à nouveau, et glissèrent jusqu’à la garde. Il était tout proche d’elle. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes et des mèches de ses cheveux –toujours détachés– étaient collées sur son visage. Au moins, il n’était pas pour elle un adversaire facile... Et sur ce genre de passe en force, il pouvait peut-être avoir un avantage. À l’instant où elle allait céder sous la pression, elle fit pivoter brusquement sa lame autour du point d’appui, et sa garde vint s’appuyer de l’autre côté de la poignée de sa propre arme. L’élan qu’il avait pour tenter de la faire reculer, combiné à l’effet de levier qu’elle appliquait, lui fit lâcher son épée. Perdu encore... ou pas ? Il était toujours très près d’elle, à une distance peu pratique pour manipuler une arme longue.

Alors que la lame de Silwë revenait vers lui, il marqua un infime instant de pause, et au dernier moment se jeta sur elle, saisissant son poignet et déviant son arme vers le haut. De l’autre bras, il lui entoura les épaules et l’entraîna au sol.
— Hééé ! C’est de la triche, ça !
— Quelle triche ? Les ennemis contre qui tu combats respectent quelles règles ?

Silwë

Elle était furieuse. Contre elle-même plus que contre Zach. De s’être fait avoir si facilement, et puis, il avait raison...
— Certes.
Elle avait cru gagner, et avait relâché son attention. Elle aurait dû reculer plus vite, et l’esquiver. Elle avait été bête, c’est tout... Alors qu’elle cherchait à reprendre son souffle, elle vit qu’il lui souriait. Il jouait. Pourquoi s’énerver ainsi ? Elle se détendit et lui rendit son sourire. Elle prit quelques instants pour reprendre le contrôle de sa respiration, puis brusquement, ramena sa jambe droite qu’elle utilisa pour repousser la poitrine de son adversaire. Zach roula sur le côté, mais sans lâcher son poignet qu’il maintenait toujours fermement, et la torsion infligée lui fit lâcher son arme à son tour. Ils se redressèrent rapidement, en souriant toujours. Le jeu continuait.

Elle s’était déjà entraînée à lutter, y compris contre des adversaires plus grands et forts qu’elle. Mais il était aussi très agile et rapide, plus qu’elle ne l’aurait imaginé... surtout qu’il ne commettrait évidemment pas l’erreur de la sous-estimer. Elle esquiva rapidement le bras qui tentait d’attraper le sien, et plongeant vers son adversaire, le ceintura pour le faire tomber au sol. Malgré de très bons appuis, il fut déséquilibré, et manqua de tomber en arrière. Il fallait profiter de ce léger avantage...

Sauf qu’au lieu de reculer d’un pas pour reprendre son équilibre, il se laissa volontairement tomber en arrière, profitant de l’élan pour la faire tomber à son tour. Il roulèrent tous les deux, chacun tentant de renverser l’autre sur le dos. Malgré ses efforts, Zach eut rapidement le dessus. Après l’avoir immobilisée, il plaça ses mains autour de son cou et fit mine de l’étrangler. Elle sourit légèrement.
— Bien vu.

Zach

Il lui rendit son sourire et relâcha délicatement son cou. Puis il lui tendit la main et l’aida à se relever. À peine sur pied, elle fit deux pas rapides en arrière et fléchit légèrement les genoux. Alors qu’il s’avançait vers elle, elle fit un saut rapide de côté et le cueillit d’un coup de genou dans les côtes. Aïe. Il fit quelques pas sur le côté, le temps de reprendre son souffle, puis tenta à nouveau de s’approcher pour lui saisir un bras. Même saut latéral, mais cette fois il put anticiper et esquiver habilement le coup de pied qui le menaçait. Il retenta la même approche deux fois. Elle sautait avec légèreté, donnant presque l’impression de danser en l’évitant, insaisissable. Mais elle s’épuiserait vite ainsi.

Elle marqua une pause, à quelques mètres de lui. Elle semblait essoufflée... Profitant de l’occasion, il bondit et parvint à la ceinturer. Le choc lui coupa le souffle pour de bon, et il n’eut aucun mal à saisir son bras et à la bloquer d’une clé de bras dans son dos.
— Bien défendu, mais tu t’es fatiguée trop vite...
Elle ne répondit pas de suite, trop occupée à retrouver sa respiration. Puis elle se tendit soudainement. Au même instant, il lui sembla entendre un bruit inhabituel. Un cheval qui renâclait... Il recula rapidement dans un buisson proche, entraînant Silwë avec lui.
— Quelqu’un vient... pas un bruit, murmura-t-il dans son oreille.
Ils restèrent silencieux quelques instants, écoutant le bruit des sabots qui se rapprochaient.
— Euh, Zach ? chuchota-t-elle.
— Oui ?
— Tu peux quand même me lâcher, non ?
— Ah... euh oui désolé.

Ils se dirigèrent alors silencieusement en direction du son, et se postèrent de manière à voir l’intrus arriver sans être découverts.

Le cavalier qui s’approchait était vêtu de blanc et portat un large heaume masquant son visage. Un chevalier ! Il était seul, ce qui était plutôt surprenant. Il stoppa sa monture et prit quelques instants pour l’attacher à une branche voisine. Zach remarqua alors les armes que l’homme portait à sa ceinture. Il n’était pas rare de voir des combattants en possédant deux. Silwë avait une dague en plus de son épée longue. Il avait lui-même un couteau en complément de sa lame, même si celui-ci lui servait plus souvent à couper du pain que des chairs. Ce chevalier-là possédait simplement deux épées longues...

Un frisson le parcourut. Il porta la main à sa ceinture, constatant avec horreur qu’il l’avait laissée, ainsi que son armure près de Sélène et d’Aldariel. Il tourna la tête vers Silwë, tout aussi démunie que lui. Et leurs épées étaient à une quinzaine de mètres de là...

Le chevalier, qui ne les avait visiblement pas remarqués, semblait concentré à fouiller dans une des sacoches cavalières de sa monture. Puis regarda aux alentours, semblant chercher sa direction.
— C’est moi ou il a l’intention d’aller droit vers le campement ?
Il avait à peine prononcé les mots, mais l’elfe semblait avoir compris. Ils se regardèrent, inquiets. Puis elle secoua la tête, se leva et se pencha vers son oreille.
— File chercher du renfort. Je vais essayer de lui parler pour le retenir.
Il lui attrapa le bras.
— Tu veux te faire tuer ?
Elle lui adressa un léger sourire qu’elle voulait probablement rassurant.
— C’est un paladin. En principe il a un code d’honneur. Il ne me tuera pas tout de suite... En principe...
Il soupira et relâcha le bras.
— Au pire, tu peux toujours essayer de lui faire du charme...
Elle ne releva pas sa tentative désespérée d’humour pour se rassurer, et se leva en direction de l’étranger. Sans perdre de temps, il se leva à son tour et se mit à courir vers le campement.

Irdann

Il savait qu’il approchait du but. La pierre qui pulsait ne lui donnait aucune indication de la distance à laquelle se trouvait dame Sélène, mais la donnée de la direction depuis plusieurs endroits, avec un peu de réflexion logique, lui avait permis de conclure. Il réussissait à garder son sang-froid quand il la manipulait, désormais, mais il se demandait toujours ce qu’il ferait lorsqu’il rencontrerait la jeune femme en question... Et que faisait-elle en pleine forêt ? Prisonnière quelque part ? Comment l’en sortirait-il si c’était le cas ?

Il vérifia que sa monture était bien attachée, puis se dirigea résolument vers sa destination. Soudain, devant lui, une silhouette sortit des buissons si rapidement et silencieusement qu’il eut l’impression de la voir se matérialiser sous ses yeux.

Silwë

Le cœur battant, elle se planta à quelques mètres du paladin. Pourvu qu’il fasse vite...
— Stop ! Où vous rendez-vous comme ça ?
L’homme, la voyant se placer sur son chemin, dégaina aussitôt ses armes, et se plaça en position défensive.
— Je suis à la recherche de dame Sélène, et aucun obstacle ni aucun homme ne m’éloignera de ma route.
Elle frissonna. Il avait dégainé l’épée de la main gauche juste avant la main droite... Cela lui rappelait quelqu’un...
— Qu’est-ce que vous lui voulez ?
C’était idiot, elle le savait. Mais il fallait juste parler, pour gagner du temps. Zach, dépêche-toi...

À sa grande suprise, il ne répondit pas et se figea.
— Silwë ?
D’où connaissait-il son nom ? Et cette démarche, cette voix, bien que modifiée par le port de ce casque... Est-ce que ça pouvait-être...
— Irdann ?
Le chevalier planta ses deux épées dans le sol à côté de lui. Puis il souleva son casque, dévoilant son visage. C’était lui, aussi surpris qu’elle de le voir.

Irdann

Il marqua une seconde de pause, incrédule. Il n’avait pas revu Silwë depuis presque un an, ni même eu de nouvelles... Toute une foule de souvenirs partagés lui revint à l’esprit, et il lui sourit. Elle se jeta sur lui pour l’enlacer.

À cet instant, trois silhouettes surgirent devant ses yeux, à demi cachés par les cheveux en bataille de l’elfe. Son sourire se figea.

La première était celle d’un homme armé d’une épée courte, une seconde plus longue glissée dans sa ceinture. Son air menaçant et concentré disparut instantanément lorsqu’il l’aperçut, et il sembla si surpris qu’il manqua d’en lâcher son arme. La seconde silhouette était celle, plus petite et frêle, d’une jeune elfe aux longs cheveux noirs. Rapidement, elle dépassa l’homme, toujours immobile, et en l’espace d’un battement de cils, elle avait armé une flèche et tendu son arc dans sa direction. La troisième silhouette resta cachée derrière l’homme, mais il put entrevoir les traits d’une jeune femme aux cheveux détachés. Elle semblait inquiète, mais la prise qu’elle avait sur un bâton semblait déterminée. Certaines explications risquaient d’être compliquées...

Sélène

Qu’avait-il dit déjà ? Que Silwë tenterait de... discuter pour leur laisser le temps d’arriver ? On ne pouvait nier son efficacité, l’homme ayant visiblement lâché ses armes. Mais elle ne s’attendait pas vraiment à ce genre de comportement. Devant elle, Zach n’avait pas bougé, et ce fut l’archère qui se décida à rompre le silence. Elle fit deux pas dans la direction du chevalier, son arc toujours pointé.
— Silwë, écarte-toi. Toi, qui es-tu et que viens tu faire ici ?
L’étranger lâcha l’elfe, et fit un pas en avant.
— Mon nom est Irdann, je suis paladin de la déesse Melna. Je suis à la recherche de dame Sélène.
Elle ne put retenir une exclamation de surprise. Il l’aperçut, la dévisagea, puis fit un pas dans sa direction, et posa un genou à terre devant elle.
— C’est vous ? Vous êtes saine et sauve ?
Elle recula d’un pas, méfiante, serrant toujours son bâton de marche. Zach sembla reprendre ses esprit et sa prise sur son épée, et s’interposa entre eux.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Vos parents, le seigneur et la dame Assem se font un sang d’encre pour vous. Ils m’ont donc envoyé vous retrouver. Ils craignaient que vous ne soyez morte, ou enlevée par des brigands...
Elle écarta le bras de Zach et se planta devant le chevalier.
— Comme vous pouvez le voir, je vais très bien, je suis parfaitement libre de mes mouvements, et je serai bientôt rendue à bon port. Pourquoi s’inquiètent-ils à ce point ?
— Ils ont eu votre message lorsque vous partiez de chez votre époux, le sieur de Quayle, mais d’après eux vous auriez dû être arrivée voilà déjà cinq jours...
Elle croisa les bras, vexée. Il n’avait pas besoin de révéler tout cela devant ses compagnons non plus...
— J’ai raté la diligence en arrivant dans un des villages. Alors j’ai engagé un guide et protecteur, et je suis venue à pieds à travers la forêt. Vous pouvez donc les rassurer, je vais très bien.
Le paladin se releva et hocha la tête en souriant légèrement.
— La déesse soit louée, c’est le cas.
À cet instant, Aldariel s’avança, son arc toujours pointé vers la tête de l’étranger.
— Un instant. Qu’est-ce qui nous dit qu’on peut te faire confiance ?
— Moi.

Silwë s’avança, et délicatement, posa la main sur le bras de l’archère, pour lui faire détendre son arc. Elle fit signe à Zach de baisser également son arme.
— Je connais très bien Irdann, depuis des années, et je réponds de lui.
Elle la regarda, légèrement méfiante.
— Comment le connais-tu ?
— Lui et moi avons été élèves de maître Ernest, à la capitale. C’est un ami que je craignais de ne jamais revoir d’ailleurs...
Le sourire qu’ils échangèrent semblait très naturel et sincère. Elle se retourna vers elle à nouveau.
— Sélène, tu peux lui faire confiance autant qu’à moi. Je lui confierais ma vie sans aucune hésitation.

Zach et Aldariel avaient baissé leurs garde, mais restaient figés, observant l’homme. Elle se tourna vers lui, bien décidée à en apprendre plus.
— Que faisiez-vous chez mes parents ?
— J’ai été adoubé il y a quelques mois seulement, et je rentrais chez les miens, après de longues années d’absence. Mon retour devrait d’ailleurs coïncider avec l’ouverture d’un grand tournoi de tir à l’arc que mon père organise régulièrement. Comptiez-vous vous y rendre ?
Elle fronça les sourcils.
— Vous êtes... le fils du duc De Vane ?
Il s’inclina légèrement.
— Leur troisième fils.
Elle réfléchit quelques instants. Il ne lui semblait pas l’avoir déjà croisé, plus jeune, or elle avait déjà fait connaissance avec toute l’aristocratie locale, incluant –surtout– les potentiels jeunes hommes à marier.
— Mais... pourquoi n’ai-je jamais entendu parler de vous ?
— Dès l’âge de dix ans, j’ai été envoyé dans un temple de la capitale, pour y devenir un paladin. Je n’ai presque pas revu ma famille depuis, et ai conversé avec eux essentiellement par courrier.
Elle hocha la tête. Elle connaissait cette tradition d’envoyer les troisièmes fils dans des temples, tradition qu’elle avait toujours trouvé idiote, d’ailleurs. Elle tourna la tête vers Silwë, qui d’un signe de tête confirma la version d’Irdann. Et puis il n’était pas responsable de la peur de ses parents, finalement... et n’avait pas l’air si désagréable que cela. Elle se détendit légèrement, sans arriver à mettre le doigt sur ce qui la mettait mal à l’aise. C’était peut-être le moment de ranger les couteaux tirés.
— Permettez-moi de vous présenter Zach, le meilleur guide de la région, sans qui je ne serais pas en vie en ce moment...
La main tendue obligea Zach à ranger son épée pour le saluer. C’était le but. Il lui serra la main, non sans lui lancer un regard méfiant.
— ... la princesse Aldariel Lalrilë, des elfes sylvains, ...
L’achère dut à son tour désarmer sa flèche pour se laisser baiser la main. Elle sembla extrêmement surprise et rosit légèrement. C’est vrai que cette façon de saluer les femmes n’était pas vraiment courante chez les elfes...
— ... elle se rend également au château du duc votre père, pour ce grand tournoi, accompagnée de son garde du corps, Silwë, que vous connaissez déjà visiblement. Nous les avons croisées sur notre chemin, et faisons route ensemble.
— Enchanté de faire votre connaissance, et je suis également soulagé de voir que dame Sélène est en sécurité avec vous. Je suis certain d’ailleurs que le seigneur Assem sera ravi d’accueillir les courageux compagnons qui ont guidé leur fille jusqu’à eux.
Elle observa la réaction de ses trois amis. Aldariel semblait intéressée, prête à accepter. Elle jeta un œil à sa compagne, qui haussa les épaules. Zach, en revanche, semblait extrêmement réticent.

Irdann

La tension semblait s’être apaisée, même si le guide semblait encore très mal à l’aise.
— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée... Les châteaux, les courbettes, ce n’est pas vraiment fait pour moi. Allez-y sans moi.
Sélène le regarda quelques instants. Puis elle reprit d’un ton ferme.
— Nous discuterons de cela plus tard. Allons d’abord nous restaurer et nous reposer un peu plus loin. Il y a une rivière, votre monture pourra y boire.
Elle désigna une direction, et lui fit signe de la suivre. La princesse sembla alors se réveiller d’une longue apathie et jeta un regard à Sélène.
— Je prends un peu d’avance, vous me rejoindrez...
Irdann ne put s’empêcher de regarder l’elfe s’éloigner rapidement, avec légèreté et aisance. Les elfes sylvains étaient en forêt comme des poissons dans l’eau...

Ils partagèrent rapidement une collation au bord de la rivière. La princesse semblait un peu gênée vis-à-vis de lui, mais voyant la familiarité qu’il partageait avec Silwë, elle se détendit vite, et lui posa quelques questions sur la fameuse capitale humaine, qu’elle semblait rêver de visiter. Sélène semblait légèrement distante, mais lui sourit tout de même en lui racontant brièvement leur trajet. Elle ne tarissait pas d’éloges pour son guide, qui pourtant restait à l’écart et ne parlait que pour ajouter quelques précisions.

Ils finirent par convenir qu’elle partirait seule avec lui. Les elfes, qui seraient bien accueillis au château du duc, seraient probablement mal venus dans la seigneurie d’Assem, où ils risquaient d’être regardés de travers. Bien qu’ils y seraient fort bien traités, les deux jeunes femmes préféraient un trajet tranquille en rase campagne à des draps de soie et un accueil plus ou moins froid. La jeune princesse ne semblait pas s’encombrer de protocole et de belles paroles, était-ce le fait d’être en petit groupe en forêt, ou était-elle toujours ainsi ?

Ils se levèrent, et Irdann prit le sac de Sélène pour l’attacher solidement à la selle du cheval. Celle-ci était en discussion avec Zach, un peu à l’écart. Il se demandait bien ce qu’ils se disaient, mais par respect il l’attendit à bonne distance. Il lui sembla qu’elle lui effleura le bras, puis tourna le dos à son guide et se dirigea droit vers lui. Son visage semblait impassible.
— Mettons-nous en route au plus vite, mes parents doivent s’inquiéter.
Il souleva la jeune femme par la taille, et la déposa sur la selle. Puis il monta derrière elle, et ils se mirent en route.

Aldariel

Ils s’étaient mis en route quelque temps après le départ de Sélène et Irdann. Elle avait posé quelques questions à son amie sur le fameux paladin, auxquelles elle avait répondu avec enthousiaste. Ainsi, ils avaient appris l’escrime auprès du même maître et avaient déjà vécu des tas de choses ensemble... Quelle chance avait-elle !

Ils s’arrêtèrent au pied d’un grand arbre, que Silwë proposa d’escalader pour vérifier leur chemin. Zach, qui n’avait pas dit un mot depuis que le chevalier les avait quittés, haussa les épaules. Pourtant, c’était lui qui connaissait bien le coin, normalement... Alors qu’il s’asseyait au pied de l’arbre, elle se hissa sur une branche à peine au dessus de sa tête.
— Hé, ne fais pas cette tête. Si tu voulais la revoir, tu n’avais qu’à aller avec elle.
Il soupira.
— Je n’arrive juste pas à croire qu’elle ne m’ait rien dit...
Elle sourit. Elle avait réussi à le faire parler, déjà.
— Qu’elle ne t’ait pas dit pour sa magie ?
— Non, ça je comprends... Mais qu’elle soit la fille du seigneur Assem, et qu’elle soit mariée ! Ce n’est pas rien tout de même, et ce n’est pas comme si sa vie en dépendait !
— Bah, tu savais bien qu’elle était noble, non ?
Elle lui donna un petit coup de coude dans la tête, ce qui le fit lever.
— Oui mais... ce n’est pas pareil. J’ai grandi dans un petit village non loin de son château... Techniquement, je suis, enfin j’étais, son fidèle sujet...
Elle sourit et se mit accroupie sur la branche. Elle lui donna une petite pichenette sur le front.
— Et alors ? Ça change quoi ?
Elle bondit sur une branche un peu plus loin, un peu plus haut. Il soupira, et se hissa à son tour là où elle était assise quelques instants plus tôt.
— Et puis... Mais elle est mariée de toutes façons, la question ne se pose pas !
Elle ne dit rien, et le regarda en souriant. Il se redressa, et fronça les sourcils en la voyant.
— Et elle ne m’a pas dit qu’elle était mariée, et elle n’a pas d’alliance. Que je sache, même à la capitale, ils en mettent, non ?
Elle se tut, et se contenta de monter encore d’un cran, toujours en souriant. Vexé, il s’élança lestement vers elle, et se rétablit sur la même branche. Sa réaction était presque drôle, en fait...
— Qu’est-ce que ça veut dire, hein ?

Zach

L’archère le fixait toujours, semblant presque se retenir de rire. Il était sur la même branche qu’elle, tout près, et ce sourire narquois lui donnait presque envie de la frapper. C’était ridicule...
— Ça veut dire que tu es juste bête.
— Hééé !
Elle le poussa brusquement du coude, il perdit l’équilibre et se rattrapa de justesse à une branche au dessus de sa tête.
— À ton avis, grand bêta, si elle ne te l’a pas dit, c’est qu’elle préférait que tu l’ignores... non ?
Il reposa ses pieds sur une branche près de celle de l’archère, et s’accouda sur une autre, face à elle. Il tenta de contenir la colère qui montait en lui. Contre qui d’ailleurs ? Contre Aldariel, qui continuait de le regarder d’un œil moqueur ? Contre Sélène ? Contre Irdann ? Contre lui-même ?

Il soupira et tenta de réfléchir.
— Elle peut avoir plein de raisons pour que je l’ignore, ne serait-ce que pour ne pas révéler son identité complète. Ce n’est pas la première fois que j’escorte des gens qui souhaitent rester discrets.
Elle s’accouda à la même branche que lui, et le poussa doucement à l’épaule, du bout du doigt. Il savait bien que ce n’était pas la réponse qu’elle attendait, ni celle que lui souhaitait donner et qui commençait à naître dans son esprit.
— Non, tu délires, je n’ai jamais eu aucune chance avec elle.
Elle ne dit rien, et continua de le pousser du bout du doigt en souriant.
— Dis plutôt que tu n’as pas osé saisir cette chance.
Vexé, il attrapa vivement le poignet de l’archère. Elle ne chercha même pas à se dégager.
— À ta place, je n’aurais pas hésité.
Il faillit lui répondre par une insulte sur les prétendues mœurs légères des elfes, et se ravisa. Il soupira, et relâcha sa poigne.
— Facile à dire. C’est une noble dame, il lui faut un preux chevalier, pas un sauvageon barbu et fauché.
Elle gagna à nouveau une branche un peu plus élevée. Il ne l’aurait pas avoué, mais pouvoir vider son sac le soulageait un peu. Il continua son ascension à son tour.
— Ce paladin, d’ailleurs... Tu lui fais confiance ?
Elle haussa les épaules. Son sourire s’était figé.
— Tu veux dire que son air de prince charmant, loyal, courageux, fort, et j’en passe, est trop parfait pour être vrai ?
Il fit une moue.
— Je m’inquiète pour Sélène, c’est tout.
Elle eut un petit sourire et le rejoignit sur sa branche.
— Qu’est-ce qui t’inquiète ? Qu’il ne soit pas ce paladin loyal, courageux, fort aux airs de prince charmant qu’il semble être, et qu’elle soit en danger avec lui ? Ou... Est-ce que tu crains qu’il soit précisément un paladin loyal, courageux, fort, aux airs de prince charmant ?
Vexé, il bouscula sans ménagement l’archère. Celle-ci tomba en arrière, tendit le bras pour saisir une branche à peine plus bas, et gracieusement, se rétablit sur celle-ci. Puis elle remonta à sa hauteur. Pour se faire pardonner d’avoir été si peu délicat, il lui tendit la main.
— Tu grimpes sacrément bien pour, euh...
Il arrêta net sa phrase. Elle le fixa en fronçant les sourcils.
— Pour... une fille ? Une princesse ?
— Euh...
Refusant sa main, elle bondit à nouveau sur sa branche, et profita de son élan pour le pousser à son tour. Déséquilibré, il se rattrapa des deux bras à la branche sur laquelle il se trouvait un peu plus tôt. Aldariel, toujours debout sur cette même branche, l’observait d’un air critique. Il effectua une traction rapide, et se rétablit rapidement. Elle hocha la tête.
— Ça va, tu t’en sors plutôt bien... pour un demi-humain.

Elle se mit à rire devant son air vexé. Il se prit au jeu, et tenta de la bousculer une fois encore. Elle esquiva son coup d’épaule en sautant avec légèreté sur une branche à côté. Elle riait toujours. Il sourit et la suivit, tentant encore une fois de la pousser, mais elle avait encore une fois bondi un peu plus loin. Il n’y avait pas d’autre prise derrière elle, pouvait-elle lui échapper cette fois-ci ? Il plia les genoux, et sauta dans sa direction, cherchant à l’attraper à la taille. Elle fit un pas en arrière, se laissant tomber verticalement, et saisit avec ses deux mains la branche sur laquelle elle se trouvait une seconde plus tôt. Ses bras à lui n’attrapèrent que du vide. Le temps de reprendre son équilibre, elle avait déjà posé les pieds sur une fourche en contrebas, et le regardait d’un air narquois. Il savait bien qu’il n’aurait pas dû jouer à ce jeu-là avec une elfe sylvaine...

Aldariel

— Héé, les deux tourtereaux, vous ne voulez pas monter au lieu de jouer ?
C’était la voix de Silwë. Malgré la plaisanterie, le ton de sa voix semblait légèrement inquiet. Elle échangea un regard avec Zach, et ils escaladèrent rapidement l’arbre, jusqu’à la rejoindre à la cime, qui surplombait une bonne partie de la forêt. Debout sur une branche fine, qui ployait légèrement sous son poids, elle fixait l’horizon qui s’assombrissait avec la tombée de la nuit.

Elle pointa du doigt la direction dans laquelle Irdann et Sélène étaient partis. Une route –qu’ils avaient probablement rejointe depuis– se dessinait à travers la forêt, à l’orée de laquelle se profilaient des champs et un petit village. Dans une petite clairière, à mi-chemin, elle distinguait un attroupement, vraisemblablement humain, ainsi que ce qui ressemblait à des feux.
— Zach, toi qui vois encore mieux que nous...
Il avait plissé les yeux pour mieux distinguer la zone.
— Une douzaine d’hommes, qui campent dans la clairière. Ils n’ont pas d’uniforme de soldat, mais sont armés apparemment... Pas des voyageurs non plus apparemment. Je ne vois qu’une solution, ce sont probablement des brigands.
— Si nombreux et près du village ? Comment est-ce possible ?
— Je n’en sais rien, et ce n’est pas rassurant. Ils ont l’air d’attendre quelque chose...
Il pâlit.
— Sélène !
Silwë se mordit les lèvres.
— Irdann est très doué, mais il aura du mal face à tant de monde, surtout s’il doit la protéger en même temps...
Zach n’avait pas écouté et avait commencé sa descente. Aldariel le rattrapa par un bras.
— Hé, où tu cours comme ça tout seul ?
Son visage était paniqué.
— Je ne sais pas si j’ai une chance d’arriver à temps, mais je ne resterai pas ici sans rien tenter.
Elle lui sourit.
— Évidemment qu’on ne va pas rester ici sans rien tenter. Évidemment qu’on ne va pas te laisser y aller seul.
Elle lâcha son bras, et redressa.
— Ils n’ont pas énormément d’avance sur nous, surtout s’ils ont dû faire avancer un cheval dans une forêt dense. Zach, tu es le plus rapide à la course à pied, et le plus endurant. Pars devant, et n’oublie pas que l’obscurité est ton alliée. Silwë et moi nous occuperons de prendre tes affaires. Nous arriverons aussi vite que possible, un peu après toi. En route !
Il lui adressa un sourire de reconnaissance, puis se rua en bas.

Irdann

Il sentait que la jeune femme n’était pas très à l’aise avec lui. En même temps, il pouvait la comprendre... Sans Silwë pour parler en sa faveur, elle n’aurait probablement jamais accepté de venir avec lui, sans compter les difficultés à s’expliquer avec ses compagnons. La situation était étrange pour lui. Il avait tant entendu parler d’elle, mais sans jamais la voir. Il avait pensé à elle, senti son cœur battre dans sa main tant de fois, qu’il l’avait presque sentie familière. Mais que savait-elle de lui, au fond ? Il se décida à entamer la conversation, pour tenter de la rassurer.
— Nous sortirons probablement de la forêt en début de nuit. Nous pourrons trouver une auberge où loger, et demain nous arriverons enfin chez vos parents.
— Vous n’aurez pas de mal à trouver votre chemin, à la nuit tombante ?
— Je suis arrivé par là. Il suffit d’aller tout droit et de retrouver la route. Même si la nuit tombe avant que nous ne sortions de la forêt, il sera facile de la suivre.
— Parlant de ça... Comment m’avez-vous trouvée, au beau milieu de nulle part ?
Il soupira. C’était la question qu’il souhaitait éviter justement...
— Les paladins connaissent un enchantement secret, qui leur permet de retrouver une personne précise. Je ne puis vous en dire plus.
Elle sembla à demi satisfaite par la réponse. Elle prit une inspiration pour le questionner, puis sentant sa gêne, se ravisa. Après quelques secondes de silence, elle reprit.
— Pourquoi êtes-vous parti seul ?
Il la remercia intérieurement de ne pas insister plus que cela sur l’enchantement.
— Vos parents m’avaient proposé une armée pour m’accompagner... Mais d’une part je souhaitais éviter d’attendre plusieurs jours qu’elle soit prête, et d’autre part, je vous savais dans la forêt. Or une armée, même petite, dans une forêt, c’est extrêmement inefficace, lent et peu discret. Je comptais vous repérer, et si l’intervention d’hommes armés était nécessaire, je pouvais toujours revenir chercher de l’aide.
Elle hocha la tête.
— D’ailleurs... Est-ce que je peux vous demander quelque chose ?
— Oui, bien sûr.
Elle soupira.
— Je ne sais pas monter à cheval, et je ne suis pas très à l’aise en selle. Et en plus, je crois qu’on fatigue inutilement votre monture, qui a déjà bien du mal à avancer dans cette végétation dense. Vous ne croyez pas qu’on serait tout aussi bien à pied ?
Surpris, il ne répondit pas tout de suite. Elle avait raison, la pauvre jument avait du mal à progresser, et le poids des deux jeunes gens était difficile pour elle. Il mit pied à terre, et se tourna vers elle.
— Vous êtes sûre que vous préférez marcher ?
Elle le regarda en souriant.
— Sieur Irdann, voilà presque six jours que je marche dans la forêt, avec mon sac, et je suis toujours vivante. Je crois bien que je préfère marcher.
Il l’attrapa délicatement par la taille et la déposa au sol. Ils se remirent en route, marchant à côté de la jument, visiblement soulagée de n’avoir plus tout ce poids à porter.
— Qu’est-ce qui vous a fait préférer la traversée à pieds ?
— Je devais prendre une diligence publique... mais je l’ai ratée. Je n’avais pas assez d’argent sur moi pour engager une escorte complète et des chevaux. Mais finalement, ce n’est pas désagréable, en fait.
Il la regarda avec surprise. La jeune dame semblait bien moins hautaine que ce à quoi il s’attendait. Et en marchant ainsi, il pouvait voir son visage, ce qui était nettement plus agréable que de parler à sa nuque.
— Vous êtes partie avec ce guide... vous avez fait des mauvaises rencontres ?
Elle hocha la tête, laissant échapper un léger frisson.
— Oui, des brigands. Heureusement qu’il était là d’ailleurs... Après cela, il a préféré s’éloigner des sentiers battus pour éviter d’autres problèmes de ce genre.
Il désigna du doigt l’ouverture dans les arbres.
— Voilà la route, nous pourrons avancer plus rapidement. Ça tombe bien, le soir tombe.

Sélène

La diversion de la route tombait à pic. Elle hésitait à aborder le sujet des araknes avec lui. Pourtant, ils devaient en parler à quelqu’un, prévenir... Mais qui, et comment ? Qui la croirait ? Il faudrait qu’elle explique aussi comment elle savait tout cela sur ces créatures, et ce qui s’était passé... Non, impossible de lui en parler. C’était presque rageant, de savoir autant de choses importantes et de devoir les taire.
— Dame Sélène ? Vous allez bien ?
— Euh oui... Est-ce que je peux vous demander, au moins tant que nous sommes seuls, de m’appeler simplement Sélène ?
Il lui sourit et hocha la tête.
— Gardons le protocole pour plus tard. Vous pouvez même me tutoyer et m’appeler Irdann.
Elle poussa un soupir de soulagement et sourit. Ce paladin était plutôt sympathique, finalement...
— Irdann ?
— Oui ?
— Tu as bien fait de laisser tomber le casque, tu as vraiment l’air effrayant avec.
Il haussa les épaules.
— Silwë m’a dit ça. En plus, elle a raison sur le fait que, sans ce casque qui limite ma vue, j’aurais eu une chance de les repérer, elle et Zach.
— Tu sais vraiment te battre avec deux épées ou tu as ces armes pour impressionner ?
— Je sais réellement les utiliser. J’ai appris chez maître Ernest, à la capitale, le maniement de toutes sortes de lames, et comme j’étais ambidextre, il m’a enseigné le maniement spécifique aux deux épées... J’admets cependant que je joue beaucoup sur le côté imposant de ces deux armes. Cela fait aussi partie du jeu.
Il lui sourit, puis son sourire se figea soudain.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il lâcha la bride de la jument, qui sursauta. Un groupe d’hommes armés arrivait en courant dans leur direction, armés. Elle se retourna vivement, deux autres arrivaient dans leur dos. Elle retint un cri.
— Place-toi derrière moi.
En un clin d’œil, il avait dégainé ses armes, et s’était placé en garde, surveillant les deux groupes s’approchant. Elle recula entre lui et la jument, rageant de ne pouvoir l’aider. Elle n’avait même pas son bâton de marche pour se défendre...

Effectivement, Irdann était très doué, et ses épées fendaient l’air à une vitesse impressionnante. Plusieurs des brigands tombèrent à ses pieds, et il se déplaça aussi vivement pour la protéger d’autres hommes qui arrivaient. Il y en avait beaucoup trop pour qu’il tienne le coup... Difficile à dire combien, avec l’obscurité qui tombait, mais ils étaient en mauvaise posture.
— Sélène, mets-toi à l’abri...
Il avait crié ça entre deux coups d’épée. Elle recula vers la jument. Pourrait-elle tenir en selle et s’enfuir ? Et l’abandonner ? Elle repéra au sol un coutelas, abandonné par un des brigands qui gisait au sol. Saurait-elle s’en servir de toutes façons ?

Elle sentit soudain un bras saisir son épaule, et poussa un cri. Irdann, occupé par plusieurs adversaires à la fois, était trop loin d’elle pour intervenir. L’homme approcha son épée de son visage, et elle se mit à trembler. Elle enrageait intérieurement de ne pas savoir se défendre comme Silwë ou Aldariel... Mais elle ne se laisserait pas tuer ou enlever sans essayer quelque chose. Elle posa son autre main contre sa poitrine, et poussant un léger gémissement, s’effondra. Elle n’avait pas besoin de jouer beaucoup, ses jambes tenaient à peine son poids de toutes façons...

Elle entendit Irdann crier son nom. Y avait-il un écho dans sa voix, ou avait-elle rêvé ? Les yeux fermés, elle sentit son bras s’approcher du sol, tandis que l’homme la retenait vagument par un bras. Surpris, ou simplement peu pressé ? Après tout, évanouie ou debout, ça ne devait pas changer grand chose pour lui. Elle était juste le lot à ramasser. Elle sentit ses doigts se refermer sur la poignée du coutelas, et une bouffée de courage et d’énergie l’envahit. Elle reprit appui sur ses pieds, et en se redressant, planta l’arme droit dans la poitrine de l’homme. Il eut un sursaut et tomba au sol, le visage marqué d’un mélange de surprise et de douleur.

Elle n’eut pas le temps de de réfléchir plus à son geste. Irdann était toujours en difficulté, et deux autres brigands s’approchait d’elle, l’arme en avant. Cette fois, elle ne pourrait plus jouer le jeu de la jeune fille effarouchée... Elle tremblait, mais serra malgré tout le coutelas –couvert de sang– dans ses mains. Elle ne se laisserait pas tuer ou enlever sans essayer de se défendre... Zach aurait été fier d’elle... sûrement.

Zach

Il avait couru sans s’arrêter, son épée et son couteau à la main, jusqu’à débouler sur le chemin. Il s’était figé un instant en apercevant le champ de bataille. Le paladin, entouré de plusieurs hommes, peinait à se défendre malgré son adresse aux épées. Les bandits semblaient plus occupés avec lui et ne semblaient pas surveiller Sélène, attendant visiblement d’avoir éliminé leur menace principale.

Sauf un, qui s’était approché, et lui avait saisi le bras. Elle avait crié. Malgré son épuisement, il se remit à courir aussi vite que possible. Elle pâlit et s’effondra, lentement. Ou était-ce le temps qui s’était ralenti pour lui ?
— Sélène !
Il avait l’impression qu’il n’arriverait jamais jusqu’à elle. Dans le soir qui tombait, un dernier rayon de soleil se refléta sur une lame abandonnée au sol. La main de la jeune femme apparemment évanouie venait de se refermer sur la poignée... Il la vit soudainement se redresser, et poignarder de toutes ses forces son agresseur.

Il fut si surpris qu’il trébucha, et manqua de s’étaler par terre. Mais ayant assisté à la scène, d’autres brigands s’approchaient déjà d’elle... Ce n’était pas le moment de se poser des questions. Il atteignit enfin le premier des deux hommes, qu’il transperça d’un coup d’épée. L’autre se retourna vers lui, et un coup de masse lui effleura les cheveux. En un instant, il fut près d’elle. Elle tenait toujours à la main le couteau qui lui avait permis de se défendre. Ils échangèrent un regard, le temps d’une fraction de seconde, et il se plaça entre elle et l’autre brigand.

Irdann

— Sélène !
Il avait vu l’homme s’approcher, il l’avait vue se sentir mal, sans pouvoir rien faire. Il avait toujours trois adversaires face à lui, et peinait à parer leurs attaques... Il en avait mis deux au sol auparavant, et ces trois-là se contentaient d’attaques prudentes, vraisemblablement dans le but de l’épuiser lentement. S’il bondissait à son secours, il n’avait aucune chance... ils n’attendaient que ça probablement. Et s’il le faisait tuer, alors qui pourrait la protéger ?

Il para quelques nouveaux coups, alors que, du coin de l’œil, il eut l’impression de voir la jeune femme poignarder violemment son adversaire d’un couteau. Ne s’était-elle pas évanouie quelques instants plus tôt ? Le stress du combat, avec l’obscurité qui tombait, devait lui jouer des tours. Et l’épuisement, aussi... Il ne tiendrait pas longtemps comme ça. Il aperçut d’autres silhouettes arriver au loin, en courant, de différentes directions. Il recula de quelques pas, jusqu’à un large tronc, à la fois pour se donner quelques secondes de répit, et empêcher ses trois adversaires –et les nouveaux– de le contourner. L’un sembla marquer un instant d’hésitation, en regardant dans la direction de Sélène. Il en profita pour s’en débarrasser, mais deux nouveaux adversaires le remplacèrent quasiment immédiatement. Il continua à se défendre et à distribuer des coups d’épée de tous les côtés, mais il se fatiguait lentement.

Soudain, une silhouette bondit depuis l’arbre au dessus de lui, en poussant un cri de rage, et atterrit à ses côtés. Une silhouette féminine qu’il reconnut immédiatement malgré l’obscurité.
— Silwë !
La jeune elfe avait revêtu une légère armure de cuir, attaché ses longs cheveux, et surtout avait brandi son épée pour parer un coup qu’un des brigands tentait de porter. Elle lui adressa un sourire rapide.
— Besoin d’un coup de main ?
— D’épée, plutôt.
Leurs adversaires semblèrent surpris une seconde de ce retournement de situation. Il reprit courage. Il n’était plus seul... Ils se placèrent dos à dos, et firent face aux brigands.
— Comme au bon vieux temps, Irdann ?
— Comme au bon vieux temps !

Ils retrouvèrent rapidement la coordination qu’ils avaient lorsqu’ils combattaient ensemble, à la garde. Plusieurs des hommes tombèrent à leurs pieds.
— Vite, il faut aller aider Sélène !
— Ne t’inquiète pas pour elle. On s’occupe de tout.
— On ?
— Zach et Alda sont là aussi.
D’un même geste, ils achevèrent leurs derniers adversaires. Il laissa passer un instant pour reprendre son souffle, puis observa enfin le champ de bataille.

À peine plus loin, Sélène tenait un coutelas ensanglanté à la main. Elle semblait effrayée, mais sa prise sur son arme était ferme et décidée. Zach était à ses côtés, épée et couteau tirés, scrutant l’obscurité d’un air inquiet. Plusieurs hommes gisaient à leurs pieds. À quelques pas de là, sa jument Kahrafe piétinait sur place. Un brigand était couché en travers de la selle, la poitrine transpercée d’une flèche. Avait-il cherché à s’enfuir ? Il aperçut alors d’autres hommes au sol, le corps transpercé d’une ou plusieurs flèches. Combien d’adversaires avaient-ils dû affronter ?

— Vous venez ?
C’était la voix de l’archère. Il fit quelques pas dans sa direction, avec quelques difficultés. La lame d’un des brigands lui avait fait une belle entaille au niveau du genou. Il l’aperçut alors, debout sur un des brigands, toujours vivant –du moins pour le moment–, allongé à plat ventre. La botte gauche de la jeune elfe lui maintenait la poitrine au sol, et elle avait son arc pointé dans sa direction. Il eut un frisson en recomptant les hommes morts de ses traits. D’ailleurs, il ne voyait aucune flèche qui semblait avoir manqué sa cible... Ne jamais sous-estimer une elfe. Même –encore plus– lorsqu’il s’agit d’une princesse à l’air innocent, délicat et fragile.
— Je vous en ai gardé un.

Aldariel

Elle était essoufflée, par la course comme par la bataille. Alors que Zach, arrivant avec une nette avance, avait couru protéger Sélène, Silwë avait bondi dans la mêlée pour aider le paladin... En restant à couvert sous les arbres, elle avait fait pleuvoir ses flèches mortelles sur les quelques hommes restants, qui tentaient de s’approcher des combattants ou de s’emparer du cheval, laissé à l’abandon. Voyant le dernier d’entre eux s’enfuir, elle avait cherché à le capturer vivant. Si elle n’avait pas l’entraînement à la lutte de Zach ou de Silwë, la surprise et un arc aux flèches pointues avaient très bien fait l’affaire.

Ses compagnons s’approchèrent, méfiants. Le jeune paladin la regardait avec une expression mêmant suprise, crainte et admiration. L’aurait-il prise pour une idiote sans défenses ?
— Qu’est-ce que vous voulez de moi ?
C’était la voix de son prisonnier.
— Je connais bien les habitudes des gens comme toi. Normalement, vous ne prenez pas le risque de vous approcher si près des habitations. Pourquoi ?
L’homme tourna péniblement la tête vers Zach, qui venait de poser la question. Il avait pointé son épée sur lui, et lui fit signe de le lâcher. Elle hésita, puis obéit, sans détourner son arc de sa cible. Le prisonnier se redressa, et considéra ses adversaires, estimant ses chances. Apercevant enfin le visage de celle qui l’avait mis hors combat, il marqua la suprise, puis la peur.
— Je ne sais pas. Le chef a dit qu’il y aurait un paladin allant chercher une dame riche qui passerait par ici.
N’osant pas faire un geste de la main, il désigna du menton Irdann et Sélène. Nous avons vu le paladin à l’aller, et nous l’avons attendu à son retour sur le sentier.
— Qui vous a dit ça ? interrogea Irdann.
— Je ne sais pas. Il fallait demander au chef. On lui a donné l’info. Moi je ne sais rien ! Laissez-moi partir !
Tout en surveillant l’homme du coin de l’œil, les compagnons se regardèrent.